Les Juifs acceptent maintenant le sens moral dans lequel Jésus prend la notion de filiation et l'emploient en leur faveur : « Ne parlons plus d'Abraham, si tu le veux ; quoi qu'il en soit, dans le domaine spirituel, auquel il paraît que tu penses, c'est Dieu seul qui est notre père. Et nous n'avons pu recevoir dans sa maison que de bons exemples et de bons principes. » Nous, ἡμεις, en tête : des gens tels que nous ! - Depuis le retour de la captivité (comparez les livres de Néhémie et de Malachie), l'union avec une femme païenne était envisagée comme impure, et l'enfant issu d'un pareil mariage comme illégitime, en tant qu'appartenant par l'un de ses parents à la famille de Satan, le dieu des païens. C'est probablement dans ce sens que les Juifs disent : « Nous n'avons qu'un seul Père, Dieu. » Ils sont nés dans les conditions théocratiques les plus normales ; ils n'ont pas une goutte de sang idolâtre dans les veines ; ils sont Hébreux, nés d'Hébreux (Philippiens 3.5). Ainsi, même en s'élevant avec Jésus au point de vue moral, ils ne peuvent se dégager entièrement de leur idée de filiation physique. Meyer, Ewald, Weiss pensent qu'ils veulent dire que leur mère commune, Sara, n'a pas été une femme coupable d'adultère. Mais comment une supposition pareille aborderait-elle leur pensée ? Selon Lücke, de Wette, Wahle, ils affirment plutôt ce fait que leur culte est exempt de tout élément idolâtre. Mais il s'agit ici d'origine, non de culte. Il serait possible, dans le sens que nous avons donné, qu'ils fissent allusion aux Samaritains, issus d'un mélange de populations juives et païennes.
Mais Jésus n'hésite pas à les dépouiller encore de cette prérogative supérieure qu'ils croient pouvoir s'attribuer avec tant d'assurance. Et il le fait par le même procédé qu'il vient d'employer au v. 40 pour leur refuser la filiation patriarcale : il pose un fait moral contre lequel leur prétention vient se heurter. En vertu de son origine, dont il a distinctement conscience (v. 14), Jésus sait que son apparition est revêtue d'un sceau divin. Tout vrai enfant de Dieu sera donc disposé à l'aimer. Il suffit par conséquent de leur mauvais vouloir envers lui pour anéantir leur prétention au titre d'enfants de Dieu. - La vraie traduction des mots : ἐκ τοῦ θεοῦ ἐξῆλθον καὶ ἥκω, est : « C'est de Dieu que je suis sorti et que me voici » (ἥκω, présent formé d'un parfait). Jésus se présente au monde avec la conscience que rien en lui n'altère l'impression que doit produire sur les âmes accessibles le séjour céleste qu'il vient de quitter. Ἐξῆλθον, je suis sorti, se rapporte au fait de l'incarnation ; ἥκω, me voici, au caractère divin de son apparition. - Et avec son origine et sa présence, c'est aussi sa mission qu'il tient de Dieu : « Car je ne suis pas non plus venu de moi-même. » Ce second trait est propre à confirmer l'impression produite par les premiers. Il n'accomplit pas ici-bas une œuvre de propre choix ; il demeure au service de celle que Dieu lui donne à chaque moment (car… non plus). S'ils aimaient Dieu, ils reconnaîtraient sans peine ce caractère de sa venue, de sa personne et de son œuvre.
Verset 43. Pourquoi donc tout cela leur échappe-t-il ? Comment se fait-il en particulier qu'ils ne distinguent pas l'accent et pour ainsi dire le timbre céleste de son langage ? Λαλιά, langage, diffère de λόγος, parole, comme la forme diffère du contenu, le discours de la doctrine : « Vous ne reconnaissez pas mon parler ; vous ne le distinguez pas d'une parole humaine ordinaire. Pourquoi ? Parce que vous êtes impuissants à saisir et à recevoir ma doctrine. » Il leur manque cet organe interne au moyen duquel l'enseignement de Christ deviendrait chez eux une lumière perçue. Ἀκούειν, entendre, signifie ici comprendre ; écouter avec ce calme, ce sérieux, cette bonne volonté qui permettent de saisir. Cette impuissance n'était pas un fait de création ; elle résulte de leur vie morale antérieure ; comparez 5.44-47. Jésus développe maintenant en plein l'idée de la cause première de leur incapacité morale. Cette cause, il l'avait déjà énoncée au verset 38. C'est la dépendance où ils sont intérieurement d'un ennemi de la vérité, qui remplit leur cœur de tumultueuses et haineuses passions, et les rend ainsi sourds à la voix de Dieu qui leur parle par Jésus :