Verset 53. L'expression : chacun s'en alla, se rapporte-t-elle comme cela paraît naturel dans le contexte, aux membres du sanhédrin qui s'en retournent chez eux à la suite de la séance 7.45-52 ? Dans ce cas, cette remarque est oiseuse. Ou bien se rapporte-t-elle au peuple tout entier qui, la fête terminée rentra du temple dans ses demeures ? Ce sens serait en soit plus acceptable. C'était peut-être celui de ce verset dans le contexte d'où ce récit a été détaché. Mais dans le récit de Jean rien ne conduit à ce sens du mot chacun. Il y a là l'indice d'une intercalation étrangère.
8.1-2 Analogie frappante avec la narration synoptique, soit pour le fond, soit pour la forme ; comparez Luc 21.38.
Versets 3 et 4. Γραμματεῖς, les scribes, est un hapax legomenon chez Jean ; style synoptique. - Il est peu probable qu'à cette époque déjà ces hommes, si fiers de leur savoir, lui eussent soumis une question si grave et eussent consenti ainsi à lui concéder une si grande autorité aux yeux de tout le peuple ; comparez 7.26.
Verset 5. La lapidation n'était ordonnée par Moïse que pour le cas d'une fiancée infidèle (Deutéronome 22.23-24) ; pour la femme adultère, le genre de mort n'était pas déterminé (Lévitique 20.10). D'après le Talmud, là où la peine n'était pas spécifiée, la loi entendrait, non la lapidation, mais la strangulation. Et Meyer conclut de là que cette femme était une fiancée infidèle. Cette supposition n'est ni naturelle, ni nécessaire. Les déclarations du Talmud ne font pas loi pour le temps de Jésus. Tholuck, Ewald, Keil admettent, avec raison, me paraît-il, que là où la loi se taisait, c'était plutôt le supplice de la lapidation qui était appliqué Cette manière de voir est confirmée par les v. 2 et 27 du chapitre cité (Lévitique ch. 20), où la peine de mort, non spécifiée au v. 10, est expressément désignée comme celle de la lapidation. Comparez aussi Exode 31.14-15 ; 35.2, où la peine de mort est ordonnée, sans que le mode en soit précisé, contre les violateurs du sabbat, avec Nombres 15.32-36, où cette peine est appliquée sous la forme de la lapidation.
Verset 6. En quoi consistait le piège ? Plusieurs, Augustin, Erasme, Luthardt, Calvin, pensent qu'on voulait entraîner Jésus à prononcer une sentence dont la sévérité le mettrait en contradiction avec sa miséricorde ordinaire. D'autres, Euthymius, Bengel, Tholuck, Hengstenberg, Weiss, Keil, supposent que les adversaires attendaient une décision dans le sens de la clémence, ce qui aurait mis Jésus en contradiction avec le statut mosaïque. Mais, dans ces deux cas, il n'y avait pas piège proprement dit, un danger n'existant pour Jésus qu'en cas d'une réponse affirmative dans la première explication, et d'une réponse négative dans la seconde, Hug, Meyer supposent le piège plus habilement tendu, c'est-à-dire menaçant Jésus des deux parts. S'il répond négativement, il contredit Moïse ; s'il répond conformément à Moïse, il entre en conflit avec la loi romaine qui ne punissait pas de mort l'adultère. Cela me paraît se rapprocher de la vérité. Seulement la loi romaine n'a rien à faire ici ; car les Romains n'imposaient pas aux provinces leur propre législation, et le conflit résultant d'une simple contradiction entre les deux codes n'aurait rien eu d'assez frappant aux yeux du peuple pour nuire sérieusement à Jésus. La solution me paraît simple. Si Jésus répondait : Moïse a raison ; lapidez ! on se rendait auprès de Pilate et on accusait Jésus d'empiéter sur les droits de l'autorité romaine, qui s'était réservé, ainsi que dans tous les pays conquis, le jus gladii. S'il répondait : Ne lapidez pas ! on le décriait auprès du peuple et on l'accusait même auprès du sanhédrin comme faux Messie ; car le Messie doit maintenir ou rétablir le règne de la loi. C'est exactement le même calcul que lorsqu'on lui pose la question du tribut à payer à César (Luc ch. 20 et parallèles). Luthardt et Reuss admettent aussi cette explication. Weiss objecte, il est vrai, qu'on ne pouvait raisonnablement attendre de Jésus qu'il donnerait l'ordre de lapider ; et qu'en tout cas il pouvait toujours réserver la confirmation de la peine par l'autorité romaine. Mais dans le cas d'une sentence de condamnation, Jésus aurait eu beau mettre toutes les restrictions possibles à cette réponse on n'en eût tenu aucun compte auprès du gouverneur romain. On l'a bien accusé d'avoir interdit de payer le tribut à César, lors même qu'il avait répondu précisément le contraire.
L'acte de Jésus, en face de la question qui lui est posée, n'est pas simplement, comme on l'entend souvent d'après certain exemples tirés soit des auteurs grecs, soit des rabbins une manière de s'isoler et d'exprimer son indifférence à l'égard du sujet proposé. D'abord il ne pouvait être question d'indifférence pour Jésus dans une semblable situation. Puis, malgré tout ce que dit Weiss, il me paraît que Hengstenberg est dans le vrai quand il voit dans cet acte ainsi compris une sorte de jeu incompatible avec la dignité morale de Jésus. S'il s'est donné l'apparence de faire une chose, c'est qu'il la faisait réellement. Il a écrit, et ce qu'il a écrit doit être tout naturellement, à ce qu'il me semble la parole qu'il prononce à ce moment même (v. 7). Il en écrit la première partie lorsqu'il se baisse pour la première fois (v. 6), et la seconde lorsqu'après s'être redressé, il reprend la même attitude (v. 8). Par là, Jésus se pose en juge divin, et de la femme qu'on lui amène, et de ceux-là mêmes qui la lui présentent. Une sentence ne se prononce pas seulement, elle s'écrit. Cet acte a un sens analogue à celui de cette parole de Jérémie (17.13) : « Ceux qui se détournent de moi, seront inscrits sur la terre. »
Versets 7 et 8. L'art admirable, mais en même temps très simple, de la réponse de Jésus, v. 7, consiste à ramener la question du domaine juridique, où la plaçaient ses adversaires, sur le terrain moral, au-delà duquel Jésus ne songe pas pour le moment à étendre sa compétence ; comparez Luc 12.14. Un juge en fonction peut assurément juger et condamner, tout en étant lui-même pécheur. Mais telle n'est point en ce moment la position de Jésus, qui n'est pas revêtu de la fonction officielle de juge. Ce n'est pas non plus la position de ceux qui lui soumettent la question. Pour avoir le droit de se faire spontanément les représentants et les exécuteurs de la justice de Dieu, il faudrait donc, tout au moins, qu'ils fussent eux-mêmes exempts de tout péché propre à provoquer contre eux un jugement semblable. Sans doute on pourrait objecter qu'autrefois le peuple entier était appelé à condamner de pareils criminels en les lapidant. Mais ce temps, ou Dieu remettait au peuple la fonction de juge dans le cas de pareils forfaits, était dès longtemps passé. Jésus prend la théocratie non dans sa forme idéale, mais telle qu'il la trouve, privée providentiellement de son antique constitution et asservie au joug étranger. - Les interprètes qui, comme Lücke, Meyer et tant d'autres, restreignent l'application du terme sans péché à l'adultère ou en général à l'impureté, dénaturent la pensée de Jésus. A ses yeux « celui qui a péché dans un seul commandement, est coupable à l'égard de tous » (Jacques 2.10), L'habileté de cette réponse consiste à désarmer les juges improvisés de cette femme, sans cependant porter la moindre atteinte à l'ordonnance de Moïse. D'un côté, les mots : qu'il prenne la pierre, maintiennent le code ; mais de l'autre, ceux-ci : sans péché, désarment quiconque voudrait l'appliquer.
Verset 9. Si les pharisiens eussent été sincères dans leur indignation contre l'accusée, c'était le moment de la conduire auprès du juge officiellement établi. Mais ce n'était pas au mal qu'ils en voulaient, c'était à Jésus. Reconnaissant que leur dessein a échoué, ils prennent le seul parti qui leur reste, celui de se retirer, et ils font ainsi l'aveu tacite de l'intention odieuse qui les avait amenés. - Πρεσβύτεροι, n'est point ici le nom d'une charge ; ce sont les plus âgés qui, comme les représentants les plus vénérables de la morale publique, s'étaient placés en tête du cortège ; ἔσχατοι, les derniers, ne signifie pas les plus jeunes ou les derniers quant à la position sociale, mais simplement, comme dit Meyer, les derniers qui sortirent. Le mot seul n'implique le départ que des accusateurs.
Versets 10 et 11. Par le οὐδε ἐγώ, moi non plus, Jésus fait comprendre à la femme qu'il y avait pourtant là quelqu'un qui, sans déroger à la règle de justice posée au v. 7, aurait réellement le droit de lever la pierre, s'il trouvait bon de le faire ; mais celui-là même y renonce par charité et pour lui laisser le temps de revenir au bien : « Va, et ne pèche plus. » - Il ne faut pas voir dans la parole de Jésus : Je ne te condamne pas, une déclaration de pardon semblable à celle qu'il adresse à la pécheresse pénitente Luc 7.48,50. Bengel remarque avec raison que Jésus ne dit pas : « Vas en paix ; tes péchés te sont remis. » Car la pécheresse dont il s'agit ici n'est point venue à Jésus par un mouvement de repentance et de foi. En ne la condamnant pas, Jésus lui accorde simplement le temps de se repentir et de croire. C'est une promesse de support, non la justification ; comparez Romains 3.24-25 (πάρεσις). Et en lui disant : Ne pèche plus, il lui indique la voie sur laquelle seule elle pourra saisir réellement le salut.
Ainsi s'évanouissent toutes les inconvenances morales et toutes les invraisemblances historiques que Hengstenberg et d'autres prétendent trouver dans ce récit. Comme le dit Reuss : « L'authenticité du fait paraît suffisamment établie. » Ce trait est de tout point digne de la sagesse, de la sainteté et de la bonté de celui à qui il est attribué. Jésus a nettement distingué le domaine juridique du domaine moral ; il a réveillé chez ses adversaires le sentiment de leur propre péché, et il a fait comprendre à cette femme comment elle doit employer le temps de grâce qui lui est accordé. Enfin dans ce mot : Où sont tes accusateurs ? on croit entendre comme le prélude de ce cri de triomphe de l'apôtre Paul : « Qui accusera ? Qui condamnera ? (Romains 8.33-34.)
Les caractères internes de ce trait inimitable de la vie de Jésus le placent chronologiquement à la même époque que les autres faits analogues racontés par les synoptiques, c'est-à-dire immédiatement à la suite de l'entrée à Jérusalem au jour des Rameaux (Luc ch. 20 ; Matthieu ch. 22, etc.). C'est d'ailleurs à ce moment-là seulement qu'une reconnaissance aussi explicite de l'autorité de Jésus de la part des membres du sanhédrin peut se comprendre.
2. Jésus, la lumière du monde : versets 12 à 20
Nous trouvons dans ce morceau :
- un témoignage (v. 12) ;
- une objection (v. 13) ;
- la réponse de Jésus (v. 14 à 19) ;
- une notice historique (v. 20).