Le sens de l'invitation des frères de Jésus était qu'il devait se présenter enfin à Jérusalem comme le Messie, et y obtenir la reconnaissance de cette dignité, qui ne pouvait lui être refusée s'il était réellement ce qu'il prétendait. Jésus ne pouvait expliquer à ses frères les raisons qui l'empêchait de déférer à ce vœu. S'il eût voulu répondre tout à fait ouvertement, il leur eût dit : « Ce que vous me demandez, serait le signal de ma mort ; or il n'est pas encore temps pour moi de quitter la terre. » Cette explication, dans laquelle Jésus ne veut pas entrer, il la fait pressentir. Ces mots : Le monde me hait disent assez la prudence qui lui est commandée. - Le terme καιρός, moment favorable, doit s'entendre d'une manière assez large pour pouvoir s'appliquer et à Jésus (v. 6a) et à ses frères (v. 6b). Il désigne donc le moment de se montrer publiquement en qualité de ce que l'on est : pour les frères. comme Juifs fidèles, en montant à cette fête ; pour Jésus, comme Messie, en se manifestant comme tel, à l'une des grandes fêtes de son peuple, à Jérusalem.
Le v. 7 explique ce contraste entre sa position et la leur. Il y a quelque ironie dans le motif allégué par Jésus : « Vos œuvres et vos paroles ne tranchent pas assez avec celles du monde pour que vous puissiez provoquer sa haine. Il en est autrement de lui, qui par ses paroles et sa vie ne cesse de dévoiler la dépravation profonde cachée sous les dehors de la justice pharisaïque (5.42,44,47).
Le v. 8 tire la conséquence pratique de ce contraste. Le sens de la réponse de Jésus est naturellement en rapport avec celui de la question, et surtout de ces mots : « Manifeste-toi au monde. » Jésus savait bien qu'il devrait accomplir un jour la grande démonstration messianique que réclamaient ses frères, mais il savait aussi que ce n'était pas encore le moment. Son œuvre terrestre n'était pas accomplie. Ce n'était pas d'ailleurs à la fête des Tabernacles, c'était à celle de Pâques qu'il devait mourir. De là, l'accent particulier avec lequel il dit dans le second membre, non plus comme en parlant de ses frères : « Montez à la fête » (Comparez la leçon de B D, etc.), mais : « à cette fête, » ou même : « à cette fête-ci. » Si l'on met ainsi la réponse de Jésus en relation étroite avec l'invitation de ses frères, on n'a plus besoin, pour la justifier, de lire avec un si grand nombre de Mss. : « Je ne monte pas encore, » au lieu de : « Je ne monte pas. » La première leçon est manifestement une correction par laquelle on a cherché de bonne heure à faire disparaître la contradiction apparente entre la réponse de Jésus et sa conduite subséquente (v. 10). La leçon : pas encore, n'est pas seulement suspecte par cette raison ; le sens en est tout à fait faux. L'antithèse qui préoccupe Jésus quand il dit : « Je ne monte pas à cette fête, » n'est pas l'opposition entre aujourd'hui et quelques jours plus tard ; c'est celle entre cette fête-ci et une autre fête subséquente. Ce qui le prouve, c'est la raison qu'il allègue : Car mon temps n'est pas encore accompli (v. 8). L'état des choses n'avait point changé quand Jésus est monté à Jérusalem quelques jours après. Cette expression très solennelle ne pouvait donc s'appliquer qu'à l'espace de temps qui restait encore jusqu'à la future fête de Pâques, terme normal de sa vie terrestre. Le pas encore, qui convenait bien v. 6, a été importé à tort dans notre verset au lieu de ne pas. Comparez, pour le sens grave du mot être accompli, Luc 9.31,51 ; Actes 2.1, etc. Comme Jésus repoussait à Cana une sollicitation de sa mère tendant au fond au même but que l'invitation actuelle de ses frères, et cependant y donnait bientôt satisfaction dans un sens beaucoup plus modeste, ainsi il commence ici par refuser de monter à Jérusalem dans le sens où on le presse de le faire (celui de se manifester au monde), pour y monter ensuite dans un tout autre sens. La conversion de ses frères, quelques mois après, prouve que les faits subséquents furent pour eux le commentaire satisfaisant de cette parole, et qu'il ne resta pas le moindre nuage dans leurs esprits sur la véracité et le caractère moral de leur frère. - Voici les autres explications que l'on a données de cette parole de Jésus : 1o Celle de Chrysostome, admise par Lücke, Olshausen, Tholuck, Stier : « Je ne monte pas maintenant », en tirant un νῦν (maintenant) sous-entendu du présent ἀναβαίνω (je monte). Cette ellipse est non seulement inutile mais fausse. Jésus, comme nous l'avons vu, ne fait aucunement allusion à un prochain voyage à Jérusalem, qui peut-être n'était pas même encore décidé dans son esprit. - 2o Meyer admet que Jésus a pris, dans l'intervalle entre les versets 8 et 10 une résolution toute nouvelle ; Gess également : Dieu ne lui a donné l'ordre que plus tard même (5.19). Reuss, à peu près de même : Jésus se réservait d'agir selon son désir sans consulter personne. Weiss : Selon la prudence, Jésus devait dire : Je ne monte pas ; mais, son Père lui donnant ensuite l'ordre d'aller, c'était lui promettre de le protéger ; et c'est ce qui a eu lieu. Tout cela est très bien pensé. Mais, si Jésus ne connaissait pas encore la volonté divine, devait-il dire si positivement : Je ne monte pas ? C'était se prononcer beaucoup trop catégoriquement. Il eût dû répondre plus vaguement : « Je ne sais encore si je monterai ; vous, montez ; rien ne vous en empêche. » - 3o D'autres enfin, tels que Bengel, Luthardt, expliquent dans ce sens : « Je ne monte pas avec la caravane ; » ou, comme Cyrille, Lange, etc. : « Je ne monte pas pour célébrer la fête » (οὐχ οὕτως ἑορτάζων) ; ce qui n'exclurait pas que Jésus n'eût pu se rendre à Jérusalem durant la fête. En effet la célébration complète de la fête, telle que se la représentaient les frères de Jésus, comprenait certains rites indispensables, certains sacrifices de purification que les pèlerins devaient offrir avant son ouverture (11.55). Et si l'on objecte à ce sens qu'au v. 10, Jean eût dû dire, non : « il monta à la fête, » mais : « il monta à Jérusalem, » l'objection tombe devant la leçon alexandrine qui rapporte les mots à la fête, non à « Et Jésus monta, » mais à la proposition : « Lorsque ses frères montèrent. » Cette interprétation très ingénieuse ne manque pas de vraisemblance : son seul défaut est son excès de finesse. Celle que j'ai donnée en premier lieu, et à laquelle conduit plus directement le contexte me paraît préférable. Elle écarte de Jésus, non seulement l'accusation de fausseté, mais aussi celle d'inconstance que lui adressait au IVe siècle le philosophe Porphyre à cette occasion. Le sens de Westcott : « Je ne puis encore monter en Messie, mais cela n'empêche pas que je monte en prophète, » a quelque rapport avec notre explication. Il attribue seulement à Jésus une réticence qui ressemble bien à une réserve mentale.