Ce passage est un exemple de l'habileté avec laquelle Jésus maniait la loi. Mais, pour comprendre son argumentation, il faut bien se garder de généraliser, comme le font la plupart des interprètes, l'idée du v. 19 : Aucun de vous n'accomplit la loi. Ainsi les uns, comme Meyer, pensent que Jésus veut dire : « Comment auriez-vous le droit de me condamner, vous qui péchez vous-mêmes ? » Weiss, Wahle, à peu près de même : « Vous qui ne mesurez pas votre conduite d'après la norme de la loi, comment me condamnez-vous d'après elle ? » Mais si Jésus avait réellement violé la loi, en quoi leurs violations justifieraient-elles la sienne ? Pourrait-il prétendre encore qu'il n'y a pas d'imposture en lui ? - D'autres (Hengstenberg, Waitz, Stud. u. Krit., 1881, p. 148) cherchent l'explication de ce reproche dans la question suivante : Pourquoi cherchez-vous à me faire mourir ? Leur haine meurtrière, voilà quelle serait la transgression de la loi qu'il leur reprocherait. Mais l'expression : ne pas accomplir, serait trop faible pour désigner une velléité de meurtre. Et avec tout cela on n'explique point le sens de la première question : Moïse ne vous a-t-il pas donné la loi ? qui paraît absolument oiseuse. Aussi ne peut-on guère s'étonner que Bertling (Stud. u. Krit., 1880) ait proposé, malgré l'autorité de tous les documents, de transposer le passage 7.19-24 avant 5.17 ! Toutes ces difficultés s'évanouissent dès qu'on rapporte le v. 19 à son véritable objet, qui ressort clairement des v. 22 et 23. Jésus énonce d'abord d'une manière purement abstraite le fait auquel il veut en venir. « Vous-mêmes, avec tout votre respect pour Moïse votre législateur, vous savez bien à l'occasion vous mettre au-dessus de sa loi ! Et cependant vous prétendez me faire mourir parce que j'ai cru pouvoir faire comme vous, et avec bien plus de raison encore que vous. » Ces mots contiennent la pensée fondamentale du raisonnement suivant. Et il est si vrai que Jésus, en parlant ainsi, pense déjà à l'acte du ch. 5, que l'expression : vouloir me tuer, reproduit les termes mêmes de 5.16. - Cette question n'est adressée à la multitude qui entourait Jésus, qu'en tant qu'il l'envisage comme représentant la nation tout entière avec ses directeurs spirituels.
Versets 20 et 21. Jésus allait s'expliquer, quand la portion de cette foule qui n'était pas au fait des desseins des chefs, l'interrompt et lui reproche de se livrer à des idées noires et à des soupçons sans fondement. On attribuait l'abattement, la mélancolie, les pensées sombres, à une possession diabolique (le κακοδαιμονᾶν des Grecs). - Jésus, sans relever cette supposition, qui doit tomber d'elle-même, reprend et continue simplement son argumentation commencée. Il reconnaît avoir fait une œuvre, non pas un miracle en général, mais un acte dans lequel on peut voir une œuvre contraire au statut sabbatique : « Et là-dessus, ajoute-t-il, vous voilà tous criant au scandale et voulant ma mort à cause de cette œuvre ! » Le mot θαυμάζειν exprime ici l'effroi qu'on éprouve devant un acte monstrueux. - Ἕν ἔργον, une seule œuvre, en opposition à toutes les leurs du même genre, qu'ils font chacun dans la circonstance qu'il va leur citer.
Les premiers mots du v. 22 : Moïse vous a donné la circoncision, reproduisent les mots analogues du v. 19 : N'est-ce pas Moïse qui vous a donné la loi ? et les complètent. Il s'agit de leur faire toucher au doigt ce fait : que c'est bien Moïse, leur propre législateur, qui se met de son côté dans l'acte qu'il va leur rappeler. En effet ce Moïse, qui leur a donné la loi de Sinaï et qui a établi le sabbat (v. 19), c'est lui aussi qui leur a prescrit la circoncision (v. 22). Eh ! bien, en leur donnant cette seconde ordonnance, il a lui-même, fait de tous les pères de famille israélites des transgresseurs de la première. Car chacun d'eux étant tenu de circoncire son enfant le huitième jour, il en résulte que, chaque fois que le huitième jour tombe sur un sabbat, ils sacrifient eux-mêmes le repos sabbatique à l'ordonnance de la circoncision. - Dans l'unique parole de Moïse relative à la circoncision (Lévitique 12.3), la collision inévitable de ce rite avec l'ordonnance sabbatique n'était ni prévue, ni réglée C'était la conscience israélite qui avait spontanément résolu le conflit en faveur de la circoncision, mettant avec raison le bien de l'homme au-dessus de l'obligation sabbatique. - Nous avions rapporté, dans la 1re éd., avec la plupart des interprètes modernes (Weiss, Keil, Wahle, etc. ; Waitz ne se décide pas), le διὰ τοῦτο, à cause de cela, au verbe : vous êtes dans l'étonnement, du v. 21. Ce rapport se justifie par la difficulté de faire porter le : pour cela, sur l'idée suivante : Moïse a donné. Comment, en effet, faire dire à Jésus que Moïse a donné aux Juifs le commandement de la circoncision en vue du conflit qui en résulterait avec le commandement sabbatique ? Nous ne discutons pas l'opinion de Meyer et Luthardt, qui font porter le : διὰ τοῦτο, à cause de cela, du v. 22. sur la proposition οὐκ ὅτι, non pas que…, interprétation qui violente évidemment le texte. Mais n'est-il pas possible de justifier le rapport grammatical des mots : pour cela, à la totalité du v. 22 ? Voici, dans ce cas, le sens : « C'est justement pour cela, c'est à dire dans l'intention de vous apprendre à ne pas juger comme vous le faites, - quand vous criez au scandale (θαυμάζετε) sur mon œuvre sabbatique, - que Moïse n'a pas craint de vous imposer le rite de la circoncision, en introduisant dans sa loi ce conflit avec la loi du sabbat. Par là il m'a justifié d'avance en vous faisant commettre à tous l'infraction pour laquelle vous cherchez à me tuer. » Ainsi compris, ce pour cela renferme la plus piquante ironie : « Moïse a d'avance plaidé ma cause auprès de vous, en vous rendant tous solidaires du crime que vous me reprochez et en vous prouvant ainsi lui-même que, quand le bien de l'homme l'exige, il faut subordonner le repos du sabbat à un intérêt supérieur. ». Si l'on accepte ce sens, il faut faire porter le pour cela aussi sur la dernière proposition du v. 22 : « C'est bien pour cela que
que Moïse vous a donné… et qu'en conséquence, même en un jour de sabbat, vous opérez la circoncision. »
Il n'est pas aisé de comprendre le but de cette restriction : Non que la circoncision soit de Moïse, mais elle vient des pères. Si elle était destinée, comme le veulent une foule d'interprètes, à relever la circoncision en rappelant sa haute antiquité, elle infirmerait plutôt qu'elle ne fortifierait le raisonnement ; car plus la circoncision est vénérable, plus il est naturel qu'elle prime le sabbat, ce qui atténue la valeur de l'argument. D'ailleurs n'eût-on pas pu répondre : Le sabbat aussi est antérieur à Moïse, il l'est à Abraham lui-même, car il date de la création ? Hengstenberg et beaucoup d'autres pensent qu'en intercalant cette remarque, Jésus veut mettre son érudition scripturaire, vantée au v. 15, à l'abri du reproche d'inexactitude que pouvait lui attirer la déclaration précédente. Cette explication est puérile : si elle était fondée, il ne resterait, comme le dit Lücke, qu'à mettre cette parenthèse sur le compte du narrateur. La vraie explication est peut-être celle-ci : « Quoique la circoncision ne fit pas partie de l'ensemble du code mosaïque, donné par les anges et déposé entre les mains du médiateur (Galates 3.19 ; Hébreux 2.2), et qu'elle ne fût que le résultat d'une tradition patriarcale, Moïse n'a pas hésité cependant à lui donner dans la vie israélite une dignité devant laquelle il a fait fléchir le sabbat lui-même ; preuve évidente que tout ce qui importe au salut de l'homme prime le sabbat. » Cette remarque servirait à confirmer toute l'argumentation du Seigneur. Ou bien faudrait-il expliquer la chose de cette manière : Ordinairement le règlement le plus récent abolit, ipso facto, l'ancien. Il semblait donc que l'ordonnance de la circoncision dût céder le pas à celle du sabbat, plus positive et plus récente. Et voilà qu'il n'en est rien ; c'est le sabbat qui doit fléchir. Cette circonstance s'élevait également en témoignage contre la valeur absolue, exagérée, attribuée par les Juifs au repos sabbatique. - Renan cite ce passage comme l'un de ceux qui « portent la trace de ratures ou de corrections » (p. xxxii). Bien compris, il devient au contraire, d'un bout à l'autre, un exemple de l'argumentation logique la plus serrée.
Les mots du v. 23 : Afin que la loi de Moïse ne soit pas violée, ont une force particulière : les Juifs transgressent justement le sabbat (en circoncisant ce jour-là) afin de ne pas désobéir à Moïse ! - Pour bien comprendre l'a fortiori v. 23, il faut se rappeler qu'il y a dans les deux faits mis en parallèle, la circoncision et la guérison opérée par Jésus à la fois un côté physique et un côté moral. Dans la circoncision, le côté physique consiste en une purification locale et le côté moral dans l'incorporation de l'enfant circoncis à l'alliance typique. Dans le miracle de Jésus, le fait physique était une restauration complète de la santé de l'impotent, et le but moral, son salut (5.14 : « Tu as été guéri, ne pèche plus désormais »). A ces deux égards, la supériorité du second de ces actes sur le premier était incontestable ; et par conséquent l'infraction sabbatique se justifiait, au point de vue de l'utilité pour l'être humain, dans le second cas mieux encore que dans le premier. - Il faut se garder de l'explication de Bengel et de Stier qui pensent que par l'expression : un homme tout, entier, Jésus veut désigner ici l'homme physique et moral, en opposition à l'homme purement physique, but de la circoncision. La circoncision n'était pas aux yeux des Juifs une affaire simplement médicale.
Ce qu'il y a de remarquable, dans cette apologie, c'est d'abord que Jésus ne fasse pas ressortir la nature miraculeuse de l'acte incriminé ; une seule œuvre, dit-il modestement : il est clair néanmoins que le caractère prodigieux de cette œuvre forme l'imposante arrière-garde de l'argumentation. C'est ensuite la différence entre ce mode de justification et celui du ch. 5 : Jésus parle ici aux foules ; sa démonstration n'est point dogmatique ; il l'emprunte à un fait de la vie pratique, dont chaque Juif est constamment témoin, si ce n'est même complice : « Ce que j'ai fait, vous le faites tous, et pour bien moins ! Quoi de plus populaire et de plus frappant ? Nous retrouvons au fond de cette argumentation l'axiome formulé par Jésus dans les synoptiques : « Ce n'est pas l'homme qui est fait pour le sabbat, mais le sabbat qui est fait pour l'homme » (Marc 2.27).