Pierre avait parlé au nom de tous ; Jésus déchire le voile de cette profession, en apparence unanime, jetait sur l'incrédulité cachée de l'un d'entre eux. Non seulement il veut par là faire comprendre à Judas qu'il n'est pas sa dupe et prévenir le scandale qu'aurait pu causer aux autres apôtres la pensée que leur Maître avait manqué de discernement. Mais il veut surtout réveiller la conscience de Judas et l'engager à rompre avec cette position fausse dans laquelle il paraît persister à demeurer. Jésus s'adresse par sa réponse, non pas à Pierre seul, mais à tous (αὐτοῖς, leur). Il fait heurter l'un avec l'autre (καί) ces deux faits d'une contradiction si criante : la marque d'amour qu'il leur a donnée à tous par leur élection, et l'ingrate perfidie de l'un d'eux. - Les mots ἐξ ὑμων ont l'accent : « d'entre vous, choisis par moi-même. » Le mot διάβολος ne signifie pas seulement diabolique, ou enfant du diable (8.44) ; il désigne un second Satan, une incarnation de l'esprit de Satan. L'apostrophe : Satan, adressée à Pierre dans la scène de Césarée de Philippe, fait aussi de lui un organe de Satan. Mais lui ne l'était que momentanément et par un amour mal dirigé. - Ce Judas, à qui Jésus venait d'ouvrir la porte, demeure néanmoins, se couvrant du masque d'une fidélité hypocrite et acceptant comme sienne la profession de Pierre. Le terme qu'avait employé Jésus exprimait déjà l'indignation profonde que lui causait la persistance de Judas et la prévision de la fin odieuse à laquelle devait infailliblement le conduire cette manière d'agir.
Verset 71. Dans le moment, aucun des disciples, si ce n'est Jean peut-être et Judas lui-même, ne comprit à qui s'appliquait cette parole. - L'étymologie à peu près certaine du mot Ἰσκαριώτης est Isch-kérioth, homme de Kérioth ; c'était le nom d'une ville dans la tribu de Juda (Josué 15.25). Selon toute apparence, cet apôtre était le seul qui fût originaire de la Judée, cette contrée hostile à Jésus[1]. Hengstenberg préfère l'étymologie איש שקרים homme de mensonges. Jean anticiperait ainsi l'emploi d'un nom qui ne lui aurait été donné qu'après son crime ; c'est bien peu naturel.
La leçon alexandrine fait de ce surnom l'épithète du père de Judas ; il en est de même 13.26. Dans 14.22, le mot est sans variante et s'applique à Judas lui-même. Il pouvait s'appliquer au père et au fils. - Le verbe ἤμελλεν signifie simplement, en partant du point de vue du fait accompli : « C'est lui à qui il devait arriver de… » - Les derniers mots font ressortir énergiquement le contraste monstrueux entre sa position et sa conduite.
Dès le commencement, un ver rongeur avait été attaché à la racine de la foi galiléenne. Jean avait caractérisé le mal par ce mot : πάντα ἑωρακότες…, « ayant vu tout ce qu'il avait fait » (4.45). Et Jésus avait dit, dans le même sentiment (4.48) : « Si vous ne voyez des signes et des prodiges, vous ne croirez point. » Le chapitre 6 nous fait assister à l'avortement du fruit de cet arbre qui avait présenté un moment de si belles apparences. Si l'on veut comprendre cette crise, il suffit de jeter les yeux sur la chrétienté actuelle. Elle se dit et se croit chrétienne, mais les instincts matériels l'emportent de plus en plus sur les besoins moraux et religieux. Bientôt l'Evangile ne correspondra plus aux aspirations des masses. La parole : « Vous m'avez vu et vous ne croyez point, » s'appliquera à elles dans une mesure toujours plus vaste, et le temps viendra où la grande défection chrétienne reproduira momentanément la catastrophe galiléenne. Notre époque est le vrai commentaire du ch. 6 de l'évangile de saint Jean.
On a fait des objections contre l'authenticité de ces discours. On allègue leur inintelligibilité pour les auditeurs (Strauss, Vie de Jésus, trad. Littré, t. I, 2e partie, p. 680 et 681) et la ressemblance du dialogue avec celui du ch. 4 (ibid., p. 680). Comparez surtout : v. 34 avec 4.15 ; v. 27 avec 4.13-14. - Sur ce second point, nous répondons 1o que la rencontre toujours renouvelée entre la pensée céleste de Jésus et les esprits charnels qu'elle essayait d'élever jusqu'à elle, devait amener à chaque fois des phases analogues, et 2o qu'il n'est pas difficile de montrer des différences caractéristiques entre le ch. 4 et le ch. 6. La principale est celle-ci : Tandis que la Samaritaine se laisse transporter dans la sphère céleste où Jésus l'attire, les Galiléens, un instant soulevés, retombent bientôt sur la terre et rompent définitivement avec celui qui déclare n'avoir plus rien à leur offrir pour la satisfaction de leur grossier matérialisme religieux. Quant au premier point, nous pensons que nous avons ici une excellente occasion de nous convaincre de l'authenticité des discours du IVe évangile. S'il y en a un que l'on puisse accuser de présenter le caractère mystique auquel on donne souvent le nom de johannique, c'est bien celui-ci. Et pourtant, comment sans ce discours s'expliquer le grand fait historique de la la crise galiléenne qui s'y rattache dans notre récit ? Cet événement décisif dans l'histoire du ministère de Jésus n'est révoqué en doute par personne, et il est inséparable pourtant du discours qui l'a provoqué. - Ce discours, du reste, se rattache naturellement à son point de départ et a une marche bien graduée. Jésus y déclare aux Juifs : 1o qu'ils doivent chercher un aliment supérieur au pain de la veille ; 2o que cet aliment, c'est lui-même, et 3o que pour se l'approprier, il faut aller jusqu'à manger sa chair et à boire son sang. Cette gradation est naturelle, elle se présente comme historiquement nécessaire, étant donné le fait qui lui a servi de point de départ. L'incompréhensibilité même de la dernière partie pour la masse des auditeurs devient l'un des facteurs du double résultat que voulait atteindre Jésus : la purification du cercle de ses disciples et même de celui de ses apôtres, et la rupture radicale avec les illusions messianiques dont les foules groupées autour de lui se berçaient encore.
Quant au rapport de la profession des apôtres, ch. 6, avec celle de Césarée de Philippe (Matthieu 16.13 et suiv. ; Marc 8.27 et suiv. ; Luc 9.18 et suiv.), il me paraît qu'il est difficile de se représenter deux interrogations de Jésus ainsi que deux réponses des disciples, si semblables entre elles, presque à la même époque. Rien ne nous empêche de placer entre la scène de Capernaüm et la confession de Pierre dans notre chapitre un intervalle de quelques semaines. Le ἐκ τούτον, dès ce moment (v. 66), le permet facilement, et nous avons ainsi le temps nécessaire pour donner une place à la matière renfermée (dans Matthieu et Marc) entre la multiplication des pains et cet entretien solennel de Jésus avec ses disciples (Matthieu 14.34 à 16.12 ; Marc 6.53 à 8.26). Quant à Luc, il s'accorde plus aisément avec Jean, puisque, omettant tous ces morceaux intermédiaires, il rattache directement l'entretien de Jésus et la profession de Pierre à la multiplication des pains (9.17-18). Sans doute, la réponse de Pierre est assez différemment formulée chez Matthieu (Tu es le Christ, le Fils du Dieu vivant ») et chez Jean (« Tu es le Saint de Dieu ») ; et Westcott trouve dans cette différence une raison suffisante pour distinguer les deux scènes. Mais chez les synoptiques eux-mêmes la réponse diffère (Marc : Tu es le Christ ; Luc : « Tu es le Christ de Dieu » ; preuve que nous devons nous attacher ici non aux termes, mais au sens : la dignité messianique de Jésus (en opposition à la fonction d'un simple prophète ou d'un précurseur ; comparez Matthieu 16.14 et suiv.). Pour moi, je ne comprendrais pas comment Jésus, après avoir obtenu de la bouche de Pierre soit la profession rapportée par Matthieu, soit celle dont parle Jean, en aurait, à peu près à la même époque, réclamé encore une nouvelle.
Troisième section
Sept mois s'étaient écoulés sans que Jésus eût reparu à Jérusalem. L'exaspération des chefs, dont Jean avait reconnu dès le commencement (5.16,18) le caractère meurtrier, s'était un moment calmée ; mais le feu couvait toujours sous la cendre. A la première apparition de Jésus dans la capitale, la flamme ne pouvait manquer d'éclater de nouveau et avec un redoublement de violence.
Nous pouvons diviser cette section en trois morceaux :
- Avant la fête : 7.1-13 ;
- Pendant la fête : 7.14-36 ;
- Fin de la fête et ses conséquences : 7.37 à 8.39.
I. Avant la fête : 7.1-13
Notes
[1] Voir une autre explication ⇒.