Ce passage offre un exemple remarquable de la manière dont Jésus citait l'A. T. Ce n'est pas de ce livre qu'il a tiré la pensée qu'il développe ici ; elle s'est formée en lui spontanément, comme le montre la forme parfaitement originale sous laquelle elle a été précédemment exprimée : le don, l'attrait du Père. Mais, après coup, il trouve bon de citer l'A. T., comme l'autorité reconnue du peuple. Si déjà il se trouvait dans la synagogue (v. 39), il pouvait avoir en mains le rouleau contenant les prophéties d'Esaïe et, en disant les mots : Il est écrit, lire ce passage même. Comparez Luc 4.17 et suiv. Cela expliquerait la conservation de la copule et, au commencement de la citation. Ces mots se trouvent Esaïe 54.13. Esaïe y déclare que la communauté messianique tout entière se composera d'enseignés de Dieu, d'où il résulte qu'il n'y a que les hommes qui sont à l'école intérieure de Dieu qui puissent se donner vraiment au Messie. - Selon Meyer, l'expression générale dans les prophètes signifierait : dans le volume sacré renfermant les prophètes. Ce sens ressort en effet des termes dans et est écrit. Il n'en est pas moins vrai que Jésus ne pense pas seulement au passage d'Esaïe qu'il cite textuellement, mais qu'il voit tous les prophètes se lever en chœur pour attester cette même vérité : autrement pourquoi ne pas nommer Esaïe comme ailleurs ? Comparez Jérémie 31.33-34 ; Joël 2.28 et suiv. - On comprend ordinairement la seconde partie du v. 45 dans ce sens : « Tout homme qui, après avoir entendu l'enseignement (ἀκούσας), consent à l'accueillir intérieurement (καὶ μαθών), vient à moi. » Dans ce sens, l'enseignement serait donné à tous les hommes, en tant qu'objets de la grâce prévenante de Dieu, mais il serait distingué expressément de l'acceptation libre qui n'est le fait que d'un certain nombre d'entre eux. Le πᾶς, quiconque, aurait donc un sens beaucoup plus restreint que le πάντες, tous, dans le premier membre. - Mais, si commode que soit cette explication pour écarter l'idée de la prédestination, nous croyons qu'elle est contraire au vrai sens du mot tous dans le passage d'Esaïe et dans la bouche de Jésus. Ce mot, chez le premier, désigne uniquement les membres de la communauté messianique, tout comme le mot πᾶς, quiconque, dans la bouche du second. Le sens est plutôt celui-ci : « Comme Esaïe l'a déclaré, tous mes croyants doivent être des enseignés du Père : et de ceux-là, il ne m'en manquera pas un seul. » Le quiconque ne fait qu'individualiser la notion du tous. Jésus n'oppose point ici l'enseignement donné et l'enseignement reçu ; car il s'agit d'un enseignement intérieur, s'opérant dès l'abord dans le cœur. Il résulte de là que, si les Juifs ne croient pas, c'est que cet enseignement divin ne s'est pas produit pour eux. De là leur ne pouvoir croire (v. 44) : mais ce non pouvoir est tout à leur charge. Peut-être Weiss a-t-il raison d'insister sur le retranchement du mot οὖν, donc, qui lie les deux propositions de ce verset. La seconde peut être envisagée comme une réaffirmation aussi bien que comme une conclusion de la première. - On peut hésiter entre les leçons ἀκούσας et ἀκούων, qui a entendu ou qui entend. D'un côté, l'aoriste pourrait avoir été substitué au présent, parce qu'on croyait devoir accommoder le premier participe au second. Mais de l'autre, le présent, qui exprime la continuité de l'audition, convient moins bien que le passé, qui indique un acte déjà accompli au moment où la foi s'est produite. - C'est
donc par leur manque antérieur de docilité à l'égard des moyens préparés par Dieu, que les auditeurs se sont mis eux-mêmes dans l'incapacité de croire. Cette parole suppose en Jésus le sentiment infiniment élevé de ce que sont sa personne et son œuvre. Pour venir à lui, il ne faut rien moins qu'un attrait d'ordre divin. « Il se sent au-dessus de tout ce que l'homme naturel peut aimer et comprendre » (Gess). - Le vrai sens de ce passage n'implique point la notion de la prédestination (en tant qu'exclusive de la liberté), mais l'écarte au contraire. L'impuissance à croire des Juifs provient de ce qu'ils arrivent à lui, non en élèves de Dieu, mais en esclaves de la chair. Ils possédaient les moyens de faire mieux ; de là leur culpabilité.
Verset 46. La locution οὐχ ὅτι, non que, annonce une restriction. Cette restriction ne peut porter que sur le terme d'enseignement (v. 45). La notion d'enseigner paraît supposer un contact direct entre le disciple et le maître. Or nul autre que Jésus n'a possédé et ne possède le privilège du contact immédiat avec Dieu par la vue. Tous peuvent bien entendre, à la vérité, mais lui seul a vu. Et c'est pourquoi l'enseignement divin dont il vient de parler n'est que préparatoire : il est destiné non à remplacer le sien, mais à conduire à lui, le seul qui ait vu et puisse par conséquent révéler Dieu parfaitement (17.3) ; comparez Matthieu 11.27. Cette parole est certainement une de celles dans lesquelles Jean a puisé les idées fondamentales de son prologue (comparez 1.1,14,18). Si la préposition παρά, d'auprès de, n'était pas liée au mot ὁ ὤν, qui est, on pourrait l'appliquer uniquement à la mission de Jésus. Mais ce participe oblige de penser à l'origine et à l'essence : comparez 7.29. Ce παρά est le pendant du πρός de 1.1 : réunis, ils résument la relation du Fils avec le Père. Tout dans le Fils est du (παρά) Père et tend au (πρός) Père.
La vue du Père attribuée ici à Jésus procède-t-elle de son état divin avant l'incarnation, comme le pensent la plupart et Weiss lui-même ? Cela ne me paraît pas possible. C'est le contenu de la conscience humaine qu'il a de Dieu, qu'il expose à ses frères en paroles humaines. Comparez 3.34-35, où sa connaissance de Dieu est déduite de la communication sans mesure de l'Esprit, qui lui a été faite comme homme ; de même 14.10, où elle est expliquée par la communion dans laquelle il vit ici-bas avec le Père. Le parfait ἑώρακε, a vu, ne prouve absolument rien pour l'opinion contraire ; comparez 8.38, et les expressions analogues v. 19 et 20, qui se rapportent évidemment à son existence terrestre. Seulement il ne faut pas oublier que l'intimité unique de cette relation paternelle et filiale repose sur la relation éternelle de Jésus avec le Père : comparez 17.24 : « Tu m'as aimé avant la fondation du monde. » C'est parce que ce fils de l'homme est le bien-aimé éternel du Père que Dieu se communique complètement à lui. Les leçons de ℵ : « qui vient du Père, » au lieu de « de Dieu, » et de ℵ D : « a vu Dieu, » au lieu de « le Père, » sont sans doute provenues du désir de rendre notre texte plus littéralement conforme aux paroles parallèles du prologue : comparez pour la première 1.14 : παρά πατρός, et pour la seconde 1.18 : θεὸν ἑώρακε. - Par cette parole, Jésus fait comprendre qu'après que l'enseignement divin a conduit au Fils, c'est lui, le Fils, qui à son tour conduit au Père : « Je suis le chemin, la vérité et la vie : nul ne vient au Père que par moi » (14.6). Par là, Jésus revient à l'idée principale qui avait excité le murmure des Juifs, et il la réaffirme avec plus de solennité encore que précédemment, dans les paroles v. 47-31 :