Il n'y avait d'autre moyen pour Jésus de rejoindre ses disciples, avant leur arrivée à Capernaüm, que celui qu'il emploie v. 10. Ils étaient maintenant au milieu de la mer. Dans sa plus grande largeur, le lac de Génézareth a, comme le dit Josèphe Bell. Jud. III,10, 7), 40 stades, à peu près 2 lieues. Si l'on prend l'expression de Matthieu : « au milieu de la mer, » comme indication de distance (ce qui me semble douteux), ce détail concorde avec l'indication de Jean : 25 à 30 stades. - Le présent ils voient indique l'imprévu de l'apparition de Jésus. L'émotion de crainte qu'éprouvent les disciples, et qui est exprimée d'une manière plus complète dans les synoptiques, ne permet pas d'expliquer les mots ἐπὶ τῆς θαλάσσης, sur la mer, dans le sens où ils sont pris 21.1 : sur le rivage de la mer. Ils croient voir un fantôme s'approcher d'eux. - La parole de Jésus : C'est moi, ne craignez point, doit avoir fait sur les disciples une impression très profonde, car elle est rapportée identiquement dans les quatre récits. - L'imparfait ἤθελον, littéralement : ils voulaient, v. 21, paraît impliquer que Jésus n'entra pas dans la barque : « Ils voulaient le recevoir ; mais à l'instant ils se trouvèrent au rivage. » Il y aurait ainsi contradiction avec Marc et Matthieu, d'après lesquels Jésus entra réellement dans la barque, dans Matthieu après l'épisode de saint Pierre. Chrysostome crut devoir conclure de cette différence que Jean racontait ici un autre événement que Matthieu et Marc. Mais la relation étroite entre ce miracle et la multiplication des pains dans les trois évangiles, ainsi que l'analogie générale des trois récits, ne permettent pas d'accepter cette solution. J.-D. Michaélis supposa qu'au lieu de ἤθελον, il fallait lire ἦλθον, ce qui résoudrait la difficulté : ils vinrent ; ils s'approchèrent de lui avec la barque pour le recevoir. Et chose singulière, le Sinaïticus présente précisément la leçon conjecturée par ce savant. Mais elle a trop l'air d'une correction pour mériter confiance. D'ailleurs Jésus se mouvait assez librement sur les eaux pour que la barque n'eût pas besoin d'approcher de lui. Bèze et beaucoup d'exégètes après lui pensent que le verbe vouloir ajoute simplement à l'acte de recevoir la notion d'empressement comparez Luc 20.46 ; Colossiens 2.18. Et Tholuck a donné une plus grande vraisemblance à ce sens, en opposant le mot voulaient, ainsi compris, au ἐφοβήθησαν, ils eurent peur : ils avaient craint au premier moment, mais maintenant ils le reçurent volontiers. Une chose s'oppose à cette explication : c'est que Jean a écrit l'imparfait ils voulaient, qui indique l'action inachevée, et non l'aoriste ils voulurent, qui indiquerait l'acte accompli (1.44). D'autre part, il est peu probable que Jean ait voulu dire, contrairement aux synoptiques, que Jésus n'entra pas réellement dans la barque, comme le pense Meyer. Dans ce cas n'eût-il pas dû dire, au lieu de καὶ εὐθέως, et à l'instant, ἀλλ’ εὐθέως, mais à l'instant. Le sens du récit de Jean serait en effet que la prompte arrivée au rivage empêcha l'exécution de l'intention des disciples. Quant à nous, la relation entre les deux propositions du v. 21 juxtaposées nous paraît être semblable à celle que nous avons déjà observée ailleurs chez Jean (5.17). C'est une relation logique, que nous exprimons au moyen d'une conjonction : « Au moment où ils s'empressaient de l'accueillir, la barque aborda. » Le moment de l'entrée de Jésus dans la barque fut ainsi celui de l'arrivée. La chose se passa si rapidement que les disciples eux-mêmes ne se rendirent point un compte précis de la manière dont elle avait eu lieu. Il faut placer le v. 33 de Matthieu et le v. 51 de Marc au moment du débarquement. - L'on ne peut guère se représenter, en effet, qu'après un acte de puissance aussi magnifique, aussi royal, que la marche de Jésus sur les eaux, il se fût assis dans le bateau et eût continué péniblement à coups de rames. Au moment où Jésus posa le pied dans la barque, il lui communiqua, comme il venait de le faire à l'égard de Pierre la force victorieuse de la pesanteur et de l'espace, qui venait d'éclater en sa personne. Les mots καὶ εὐθέως, et à l'instant, comparés avec la distance de dix à quinze stades (30 à 45 minutes) qui les séparait encore du rivage, ne permettent pas une autre interprétation.
Voilà la souveraineté réelle que Jésus oppose à la royauté politique que l'Israël charnel prétendait lui imposer. Il se donne aux siens comme celui qui règne sur un plus vaste domaine, sur toutes les forces de la nature, et qui peut s'affranchir lui-même et les affranchir un jour du poids de ce corps mortel. Si la multiplication des pains a été le prélude de l'offrande qu'il fera de sa chair pour la nourriture du monde, si, dans cette nuit terrible d'obscurité, de tempête et de séparation, ils ont senti comme les avant-goûts d'une séparation prochaine plus douloureuse, dans ce retour inattendu et triomphant au travers des flots soulevés Jésus a comme préfiguré sa résurrection par laquelle il leur sera rendu et cette ascension triomphante à laquelle il associera un jour l'Eglise elle-même, quand, l'élevant avec lui par le souffle de son Esprit, il l'emmènera jusqu'aux lieux célestes.
Quand on pense que chaque mouvement volontaire qu'accomplit notre corps, chaque impulsion que nous communiquons à un objet que nous jetons dans l'air, est, non point sans doute une suppression de la loi de la pesanteur, mais une victoire que nous remportons momentanément sur cette loi par l'intervention d'une force supérieure à elle, celle de la volonté, on comprend que la matière, étant elle-même l'œuvre de la volonté divine, reste en tout temps ouverte à ce pouvoir essentiellement surnaturel. Rien n'empêche donc que le souffle divin ne puisse, dans une situation déterminée, affranchir pour un moment le corps humain de la puissance de la pesanteur. - Reuss trouve que ce miracle « place Jésus en dehors et au-dessus de l'humanité » et que, s'il est réel, il ne faut plus dire que le Seigneur s'est dépouillé de ses attributs divins. Mais être élevé au-dessus de la loi de la pesanteur est moins que d'être arraché à la mort. La résurrection de Jésus prouverait-elle, selon Reuss, qu'il n'était pas homme ? Celle de Lazare, qu'il n'était pas homme ? La question de la κένωσις n'a absolument rien à faire ici.
II. Les discours : versets 22 à 65.
Ce morceau renferme d'abord une introduction historique (v. 22-24), puis une série de dialogues et de discours (v. 25-65).