La coopération du Fils à l'œuvre divine repose (car) sur l'amour infini du Père qui ne cache rien au Fils. - Le terme φιλεῖν exprime la tendresse (chérir) et convient parfaitement à l'intimité de la relation ici décrite. Il en était autrement 3.35, où se trouvait le mot ἀγαπᾶν, qui indique l'amour d'approbation et en quelque sorte d'admiration (ἄγαμαι) ; car il s'agissait là de la communication de la toute-puissance. - Le montrer du Père correspond au regarder du Fils (v. 19) et en est tout à la fois la condition et la conséquence ; la condition : car le Père dévoile au Fils son œuvre, afin que celui-ci puisse la connaître et y concourir ; la conséquence : car c'est le concours constant et fidèle du Fils qui fait que cette révélation se renouvelle incessamment.
Mais l'initiation et la coopération du Fils au travail du Père sont soumises à une loi de gradation, comme il convient à l'état vraiment humain de ce dernier. C'est ce qu'exprime la fin du v. 19 : Et il lui montrera de plus grandes œuvres que celles-ci. L'expression : les choses quelles qu'elles soient, du v. 19, faisait déjà pressentir cette extension graduelle des œuvres que le Père confierait au Fils. Reuss croit qu'il s'agit de deux espèces d'œuvres différentes, celles du Père appartenant au domaine extérieur et celles du Fils au domaine spirituel, et que le terme de plus grands se rapporte à la supériorité des secondes sur les premières. Mais la résurrection corporelle est aussi l'œuvre du Fils (v. 28 et 29), et Jésus n'a pu dire en aucun cas que les œuvres du Fils sont plus grandes que celles du Père. Le terme ὁμοίως, pareillement, suffirait pour réfuter cette explication. Le τούτων, que celles-ci, se rapporte évidemment à la guérison de l'impotent et aux miracles du même genre que Jésus accomplissait et dont les Juifs étaient alors les témoins. Ce n'est là que le commencement. A mesure que l'œuvre de Jésus s'accroîtra en extension et en force, l'œuvre du Père passera plus complètement en elle ; et ainsi se réalisera la parole d'Esaïe : Le dessein de l'Éternel prospérera dans sa main. » - Le mot montrera dit que le Père lui donnera le signal d'accomplir ces œuvres de plus en plus grandes. Comparez Apocalypse 1.1 : « La révélation que le Père lui a donnée. »
Les mots qui terminent le verset : afin que vous soyez dans l'étonnement, sont pesés avec soin. Jésus se garde de dire : afin que vous croyiez. Il sait trop bien à qui il parle en ce moment. Il s'agit ici, comme dit Weiss, d'une surprise de confusion. On pourrait paraphraser ainsi : « Et alors il y aura véritablement pour vous de quoi être stupéfaits. » Les Juifs ouvrent de grands yeux pour un impotent guéri : que sera-ce quand ils verront un jour, à la voix de ce même Jésus, l'humanité reprendre vie spirituellement et même corporellement ! Une guérison les étonne : que diront-ils d'une Pentecôte et d'une résurrection des morts ! Cette manière un peu dédaigneuse de parler des miracles serait assez étrange de la part d'un évangéliste qui jouerait dans tout le cours de son récit le rôle d'un inventeur de prodiges. - Ἵνα, afin que, exprime non seulement, un résultat (ὥστε), mais un but. Cet étonnement est voulu de Dieu ; car c'est de là que sortira la conversion d'Israël à la fin des temps. A la vue des merveilles produites par l'Evangile dans l'humanité, Israël finira par rendre au Fils cet hommage, égal à celui qu'il faut rendre au Père, dont parle le v. 23.
Ces deux versets sont l'un des passages les plus remarquables du N. T. au point de vue de la christologie. De Wette trouve dans l'expression : de soi-même (v. 19), un rapport exclusif et peu clair au côté humain dans la personne de Jésus ; car enfin, si Jésus est le Logos, sa volonté est aussi divine que celle du Père, et il ne peut y avoir contraste entre l'une et l'autre, comme le supposerait ce mot : de soi-même. Cette faute de logique se retrouverait naturellement dans la parole 16.13, où cette même expression : de soi-même, est appliquée hypothétiquement au Saint-Esprit. Selon Lücke, c'est là une manière populaire de présenter l'apparition humaine de Jésus, en faisant abstraction de l'élément divin. Reuss (t. II, p. 438 et suiv.) fait ressortir dans ce passage hérésie sur hérésie, si l'on prend pour norme de la pensée johannique la théorie du Logos telle qu'elle a été présentée dans le prologue. Selon lui, en effet, Dieu serait conçu, dans le prologue, comme un être purement abstrait, qui n'agit dans l'espace et le temps que par l'intermédiaire du Logos parfaitement égal au Père, « l'essence de Dieu reproduite, pour ainsi dire, une seconde fois et par elle-même. D'après notre passage, au contraire, le Père ferait une œuvre à lui (ἅ αὐτὸς), qu'il révélerait au Fils et à laquelle il l'associerait, ce qui est entièrement contradictoire. D'après ce dernier point de vue, en effet, le Père agirait directement dans se servir du Logos et le Fils se trouverait vis-à-vis du Père dans une condition de subordination, incompatible avec l'égalité des deux personnes divines, enseignée dans le prologue.
Le jugement de Lücke et de de Wette atteint sans doute la conception de la personne de Jésus dite orthodoxe, mais nullement celle du N. T. et de Jean en particulier. Jean ne connaît point ce Jésus, tantôt divin, tantôt humain, aussi l'exégèse traditionnelle. Il connaît un Logos qui, une fois dépouillé de l'état divin est entré en plein dans l'état humain, et qui, après avoir été révélé à lui-même au baptême comme sujet divin, a continué son développement humain et n'a recouvré que par l'ascension l'état divin. Par son existence humaine et par son activité terrestre, il a réalisé, sous la forme du devenir la même relation filiale qu'il réalisait dans son existence divine sous la forme de l'être. Voilà pourquoi tous les termes employés par Jésus, le montrer du Père, le voir du Fils, les expressions « ne peut » et « de soi-même », s'appliquent aux diverses phases de son existence divine et humaine, à chacune selon sa nature et sa mesure. Pour comprendre le « de soi-même », dans notre passage et 16.13, il faut seulement prendre au sérieux, comme l'Ecriture, la distinction des personnes dans l'être divin ; si chacune d'elles a sa propre vie, dans laquelle elle peut puiser à volonté, il n'y a aucune inconséquence entre les passages cités. Quant à l'appréciation de Reuss, l'idée qu'il trouve dans le prologue d'une divinité abstraite, purement transcendante et sans relation possible avec le monde, n'est point celle de Jean ; c'est uniquement celle de Philon. Dieu est, au contraire, dans le prologue un Père plein d'amour et pour le Fils (v. 18) et pour les enfants qu'il engendre lui-même en leur communiquant sa propre vie (ἐκ θεοῦ ἐγεννήθησαν, ont été engendrés de Dieu, v. 13). Il peut donc agir directement dans le monde et par conséquent associer son Fils, fait homme, à son œuvre sur la terre. Les v. 19 et 20 sont en contradiction avec la théorie de Philon, mais non avec la conception de l'évangéliste. - Il en est exactement de même à l'égard de la subordination du Fils. La vraie pensée du prologue est précisément celle de nos deux v. 19 et 20 : la dépendance et la dépendance libre du Fils (ἦν πρὸς τὸν θεόν, v. 1). Cette conception du Logos contredit sans doute aussi celle de Philon, ce qui ne prouve qu'une chose : c'est qu'on s'égare en faisant de l'évangéliste le disciple de ce philosophe étranger, tandis qu'il est tout simplement celui de Jésus-Christ (⇒ et suivantes).
Si nous voulons nous faire une idée vivante du rapport de l'œuvre de Jésus à celle du Père, tel qu'il est présenté ici, le meilleur moyen est d'entrer nous-mêmes dans une relation analogue avec le Seigneur Jésus-Christ. Nous ferons alors cette expérience : que plus le serviteur fidèle s'associe de cœur à l'œuvre de son Maître, plus aussi celui-ci lui en donne l'intelligence dans l'ensemble et dans le détail, et mieux il le rend capable de la réaliser. L'agent grandit avec l'œuvre, comme l'œuvre grandit avec l'agent. Voici des exemples connus de chacun : Oberlin, les yeux fixés sur Christ, comme Christ avait les siens fixés sur le Père, discernant le point auquel en est arrivé le travail divin chez les habitants du Ban-de-la-Roche et ce que la continuation de ce travail réclame ; John Bost, contemplant sur le sol de France tant de souffrances non soulagées ; Félix Neff, saisi à la vue des églises des Hautes-Alpes délaissées ; Wilberforce, sentant peser sur son cœur les chaînes de ses frères esclaves ; Antoine Court, pleurant sur les ruines de l'Eglise réformée de France ; Zinzendorf, se trouvant tout à coup en face des émigrants moraves persécutés qui arrivent par troupes sur ses terres… ; dans tous ces cas, l'ouvrier fidèle applique son oreille sur le cœur du Maître, et en discerne le battement, puis, se levant, agit. L'œuvre du Christ, celle qu'il veut faire, passe alors, pour une certaine portion, dans la main de son serviteur. C'est ainsi, sans doute, que le Christ est entré graduellement en possession de l'œuvre divine, jusqu'à ce qu'elle soit devenue sienne dans sa totalité (Jean 3.35). Et, parvenu à ce point, il y associe graduellement les siens, qui se font les libres associés de son travail, et il réalise envers eux cette promesse qui n'est pas sans analogie avec la parole que nous expliquons : En vérité, en vérité, je vous dis que celui qui croit en moi, fera aussi les œuvres que je fais ; il en fera même de plus grandes que celles-ci (μείζονα τούτων), parce que je m'en vais à mon Père (14.12).
Jésus vient de parler d'œuvres plus grandes que ses miracles actuels, qu'il accomplira un jour au signal de son Père. Il explique maintenant quelles sont ces œuvres ; ce sont la résurrection et le jugement de l'humanité, v. 21 à 29. Ce passage difficile a été très diversement compris :
- Plusieurs Pères, Tertullien, Chrysostome, plus tard Erasme, Grotius, Bengel, enfin dans les derniers temps Schott, Kuinoel, Hengstenberg, etc., ont appliqué l'ensemble du passage (sauf v. 24) à la résurrection des morts dans le sens propre et au jugement dernier.
- Une interprétation diamétralement opposée a été admise déjà par les gnostiques, puis, parmi les modernes, par Ammon, Schweizer, B.-Crusius : c'est celle qui rapporte tout le passage, même les v. 28 et 29 à la résurrection spirituelle et au jugement moral qu'opère l'Evangile.
- Un troisième groupe d'interprètes réunissent les deux points de vue en ce sens qu'ils rapportent v. 21-27 à l'action morale de l'Evangile, et 28-29 à la résurrection des morts dans le sens propre. Ce sont Calvin, Lampe et la plupart des modernes, Lücke, Tholuck, Meyer, de Wette, etc.
- En tenant avec le plus grand soin compte des nuances de l'expression, nous arrivons à penser que la vraie marche des idées est celle-ci : Dans un premier cycle, la pensée du v. 17 a été développée tout à fait sommairement (v. 19 et 20). Puis les œuvres du Père que doit accomplir le Fils, se précisent dans un second cycle (v. 21-23) ; ce sont celles de vivifier et de juger. Enfin, dans un troisième cycle (v. 24 à 29), la pensée accomplit un dernier progrès qui la conduit à son terme, en ce sens que v. 24-27 s'appliquent à la résurrection et au jugement spirituels, et 27-29 au jugement final et à la résurrection des morts. Cette dernière manière de voir est à peu près, me paraît-il, celle de quelques commentateurs modernes, tels que Luthardt, Weiss, Keil et Wahle.