Ἔδει, il fallait : si l'on ne voulait pas éviter à dessein, comme les Juifs très stricts, cette contrée souillée (comparez ⇒) ; Jésus ne partageait pas cet esprit particulariste. Le nom de Sychar étonne ; car la seule ville connue dans cette localité est celle qui portait le nom de Sichem, et qui est si souvent mentionnée dans l'A. T. Y aurait-il ici l'erreur d'un écrivain étranger à la Palestine, comme l'ont prétendu les adversaires de l'authenticité de notre évangile ? Nous croyons peu probables les solutions qui font du nom de Sychar une corruption populaire et intentionnelle de celui de Sichem, en le dérivant soit de schéker, mensonge (ville de mensonge, c'est-à-dire de paganisme), soit de schékar, cervoise (ville de buveurs ; comparez Esaïe 28.1, les buveurs d'Ephraïm). On pourrait plutôt admettre une transformation involontaire du nom de Sichem par une permutation fréquente entre les lettres liquides (comme par exemple bar pour ben, fils). Mais la solution la plus naturelle est celle qui ressort des passages d'Eusèbe et de Jérôme, dans lesquels sont positivement distinguées deux localités rapprochées portant ces deux noms distincts. Eusèbe dit dans l'Onomasticon : « Sychar devant Néapolis. » Néapolis, en effet, n'est autre chose que le nom moderne de Sichem. Le Talmud parle également d'une localité nommée Soukar, d'une source de Soukar, de la plaine de Soukar. Aujourd'hui encore, il existe très près du puits de Jacob, au pied oriental du mont Ebal, un hameau qui porte le nom de El-Askar, nom qui ressemble beaucoup à celui que nous lisons chez Jean et dans le Talmud. Le lieutenant Conder et M. Socin[1] donnent également leur assentiment à cette manière de voir. Les Samaritains l'appellent Ischar. On a émis la supposition que le surnom d'Iscariote donné à Judas venait de ce qu'il était originaire de cet endroit. Il paraît d'ailleurs certain que l'ancienne Sichem était située passablement plus à l'est que la ville actuelle de Naplouse. C'est ce que prouvent les ruines que l'on découvre partout entre Naplouse et le puits de Jacob (voir Félix Bovet, Voyage en Terre-Sainte, p. 363). Petermann (art. Samarie ; Encyclop. de Herzog, XIII, p. 362) dit : « L'empereur Vespasien a considérablement agrandi la ville du côté de l'ouest. » - En tout cas, pour voir avec Furrer dans ce nom de Sychar un indice du caractère purement idéal du récit, il faut être dominé par une théorie préconçue (Bibellex. III. p. 373). - C'est à Naplouse qu'habitent aujourd'hui les restes du peuple samaritain, qui sont réduits à une centaine de personnes.
Selon de Wette, Meyer et d'autres, le don de Jacob à Joseph, mentionné dans ce v. 5, reposerait sur une fausse tradition, provenant elle-même d'un malentendu commis par les LXX. Genèse 48.22, Jacob dit à Joseph : « Je te donne une portion (schekem) de plus qu'à tes frères, que j'ai conquise sur les Amorrhéens arec mon épée et mon arc. » Comme le patriarche vient d'adopter pour ses propres fils les deux enfants de Joseph, il est naturel qu'il assigne à celui-ci une double portion d'héritage. Mais le mot hébreu (schekem, proprement épaule) qui désigne une portion de pays, est en même temps le nom de la ville de Sichem ; et l'on prétend que les LXX, en prenant ce mot dans le sens géographique (comme nom de ville), ont occasionné par cette fausse traduction la légende populaire que nous trouvons ici et d'après laquelle Jacob aurait légué Sichem à Joseph. Mais il est incontestable que, quand Jacob parle « de la portion de pays qu'il a prise sur les Amorrhéens avec son arc et son épée, » il fait allusion à l'exploit sanglant de ses deux fils Siméon et Lévi contre la ville de Sichem (Genèse 34.25-27) : « Ayant pris leur épée, ils entrèrent dans la ville de Sichem, en tuèrent tous les habitants et la pillèrent entièrement. » C'est là le seul acte belliqueux dans l'histoire du patriarche. Malgré son caractère répréhensible, Jacob se l'approprie dans cette parole comme une confirmation de l'achat qu'il avait fait lui-même précédemment (Genèse 33.19) d'un domaine dans ce district de Sichem, et il voit là comme le gage de la conquête future de tout ce pays par ses descendants. Ainsi donc, en employant, pour désigner la portion qu'il donne à Joseph, le mot schekem, c'est le patriarche qui fait un jeu de mots, comme il s'en trouve si souvent dans l'A. T. ; il lui lègue une portion (schekem) qui n'est autre que Sichem. Ses fils comprirent si bien sa pensée, que, lorsque leurs descendants revinrent en Canaan, leur premier soin fut de déposer les os de Joseph dans le champ de Jacob près de Sichem (Josué 24.32), puis d'assigner, comme portion, à la plus grande des deux tribus issues de Joseph, celle d'Ephraïm, la contrée où se trouvait Sichem. Les LXX, ne pouvant rendre le jeu de mots en grec, ont traduit le mot schekem dans le sens géographique ; car c'était celui qui importait le plus. Il n'y a donc ici ni fausse traduction de leur part, ni fausse tradition accueillie par l'évangéliste.
Notes
[1] Zeitschrift des Deutschen Palæstnia-Vereins, I, p. 42. Comparez Socin-Bædecker, Palæstina und Syrien, 1875, p. 342 et 351.