Ce passage a été de tout temps une croix pour les interprètes. Comment Jean peut-il motiver (car, v. 44) le retour de Jésus en Galilée par cette déclaration du Seigneur, que « nul prophète n'est honoré dans sa patrie ? » Et comment peut-il rattacher à cet adage, comme conséquence (donc, v. 45), le fait que les Galiléens lui firent un accueil empressé ? - 1. Brückner et Luthardt pensent que Jésus cherchait soit la lutte (Brückner), soit la solitude (Luthardt). Cela expliquerait bien le car du v. 44. Mais il faudrait admettre que Jésus fut trompé en bien par l'accueil des Galiléens (v. 45), ce qui est contraire à la particule οὖν (donc), qui lie le v. 45 au précédent. Au lieu de donc, il eût fallu mais. D'ailleurs Jésus ne cherchait pas la lutte, puisqu'il quittait la Judée pour l'éviter : encore moins la solitude, car il voulait travailler. - 2. Weiss, à peu près comme Brückner : Jésus laisse à ses disciples le soin de moissonner plus tard joyeusement en Samarie : lui-même va chercher en Galilée le dur travail du semeur. Mais la pensée de l'évangélisation future de la Samarie est tout à fait étrangère à ce passage (voir plus haut) ; et le v. 45 est opposé à ce sens : car il fait précisément ressortir le fait que Jésus trouva en Galilée l'accueil le plus empressé. Weiss n'échappe à cette difficulté qu'en faisant porter le donc du v. 45 sur le v. 43 et non sur le v. 44, et en en faisant une particule destinée à indiquer la reprise, du récit. Mais, après le car du v. 44, le donc a nécessairement le sens argumentatif. - 3. Selon Lücke, de Wette, Tholuck, le car du v. 44 serait destiné à expliquer, non ce qui précède, mais le fait qui va être énoncé v. 45[1]. Le sens serait : « Jésus avait en effet déclaré… ; » ce en effet portant sur le fait, mentionné v. 45, que les Galiléens le reçurent sans doute, mais seulement à cause des miracles dont ils avaient été témoins. Mais cet usage si rare du γάρ est étranger au N. T. Cette interprétation n'est guère moins forcée que celle de Kuinoel, qui donne à car le sens de quoique, comme traduit aussi Ostervald. - 4. Origène, Wieseler, Ebrard, Baur, Keil, Wahle entendent par ἰδία πατρίς (sa propre patrie) la Judée, comme lieu de naissance de Jésus. Par là, les deux difficultés du car et du donc tomberaient d'un seul coup. Mais le bon sens dit que, dans la maxime citée par Jésus, le mot patrie doit désigner l'endroit où le prophète a vécu et où il a été connu dès l'enfance, et non celui où il n'a fait que naître. Il est donc bien évident que, dans la pensée de Jean, sa propre patrie est la Galilée. - 5. Calvin, Hengstenberg, Bæumlein entendent, par sa propre patrie, spécialement Nazareth, en opposition au reste de la Galilée, à Capernaüm en particulier où il alla s'établir. Il vint non à Nazareth, comme on s'y serait attendu, mais à Capernaüm : comparez Marc 6.1 ; Matthieu 13.54-57 ; Luc 4.16,24. Lange applique le terme de patrie à toute la Galilée inférieure dans laquelle était comprise Nazareth, en opposition à la Galilée supérieure, où Jésus alla se fixer dès ce moment. Mais comment Nazareth ou le district de Nazareth se trouveraient-ils ainsi, sans autre explication, placés en dehors de la Galilée ou même opposés à cette province ? On pourrait encore le comprendre, si, dans le récit suivant, Jean nous montrait Jésus se rendant à Capernaüm ; mais c'est à Cana qu'il se rend, et ce bourg était très voisin de Nazareth - 6. Meyer nous semble être tout près de la vérité, quand il explique : Jésus, sachant bien qu'un prophète n'est pas honoré dans sa patrie, commença par se faire honorer au dehors, à Jérusalem (v. 45) : et ce fut ainsi qu'il revint maintenant en Galilée, avec une réputation de prophète qui lui ouvrit l'accès des cœurs dans sa propre patrie. Reuss est disposé à admettre cette même relation d'idée : « Pour être accueilli en Galilée, il avait été obligé de se faire reconnaître d'abord au dehors. »
L'explication complète de ce passage obscur résulte, comme dans un si grand nombre de cas, du rapport du IVe évangile aux synoptiques. Ceux-ci faisaient commencer le ministère galiléen immédiatement après le baptême. Mais Jean fait observer, au moment où il en vient à l'établissement de Jésus en Galilée, que Jésus avait suivi une méthode différente de celle que paraissaient lui attribuer les narrations antérieures. Le Seigneur savait que le lieu où un prophète a vécu est celui où il a, dans la règle, le plus de peine à se faire reconnaître. Il commença donc par agir à Jérusalem et en Judée pendant un temps assez long (presque toute une année : v. 35), et ce ne fut qu'après cela qu'il vint commencer un ministère suivi en Galilée, ce ministère par lequel s'ouvrait la narration des autres évangiles. Le sens est donc : « Ce fut alors, et seulement alors (non point immédiatement après le baptême), qu'il commença l'œuvre galiléenne que chacun connaît. » Nous trouvons dans ce passage ainsi compris une nouvelle confirmation de nos observations sur 3.24. - Si le car, v. 44, indique le motif de la manière d'agir de Jésus, le donc, v. 45, en fait ressortir le résultat réjouissant et sert à justifier ainsi la sagesse de la marche suivie. Les Galiléens, qui l'avaient vu à l'œuvre sur le grand théâtre de la capitale, ne firent pas maintenant difficulté de l'accueillir. - Les mots καὶ ἀπῆλθεν, et s'en alla, sont retranchés par les alex. : peut-être ont-ils été ajoutés d'après le v. 3.
V. 44. Αὐτός, lui, le même qui en apparence agissait en sens opposé. La solution de la contradiction est donnée v. 45. - Ἐμαρτύρησεν, déclara, ne peut avoir ici quoi qu'en disent Meyer, Weiss, etc., que le sens du plus-que-parfait, comme le ἐποίησεν et le ἦλθον qui suivent. Il est difficile en effet de croire que Jean cite ici, pour expliquer la conduite de Jésus, une déclaration prononcée à une époque beaucoup plus avancée, comme le serait celle de Marc 6.4. Comparez Luc 4.24, qui assigne à cette parole une date plus ancienne. - L'idée du proverbe cité est que l'on est moins disposé à reconnaître un être supérieur dans un compatriote très rapproché de nous, que dans un étranger, revêtu à nos yeux du voile du mystère. Mais après que ce même homme s'est fait remarquer au dehors et sur un plus grand théâtre, cette gloire lui ouvre le chemin des cœurs chez ses propres concitoyens. Ce moment était arrivé pour Jésus ; c'est pourquoi il brave maintenant le préjugé vulgaire qu'il avait signalé lui-même et dont nous avons vu un exemple dans la réponse de Nathanaël 1.47. - Et le succès justifie cette marche. Les mots πάντα ἑωρακότες, qui avaient vu…, expliquent le ἐδέξαντο, ils accueillirent ; il y a sans doute allusion à 2.23-25. Ce verset trouve son commentaire dans Luc 4.14-15 : « Et Jésus revint en Galilée avec la force du Saint-Esprit, et sa réputation se répandit dans toute la contrée d'alentour ; et il enseignait dans leurs synagogues, étant glorifié par tous. »
2. versets 46-54
Notes
[1] Comparez le Commentaire de Tholuck sur l'Ep. aux Ro., 5e éd. à II, 1.