La formule amen, amen (« en vérité ») annonce, comme toujours, une vérité que Jésus puiser au plus profond de sa conscience et qui, se présentant comme une révélation à l'esprit de l'interlocuteur, doit triompher de ses préjugés ou de ses doutes. - l'enseignement rabbinique travaillait sur la lettre des Ecritures mais ne se mettait point en contact avec la vérité essentielle qu'elle renfermait (5.39). Jésus proclame avec une intime satisfaction l'avènement d'un enseignement des choses saintes tout différent, qui aura le caractère de la certitude « ce que nous savons ; » parce qu'il procédera de l'intuition immédiate : « ce que nous avons vu. » Les deux verbes subordonnés : « nous disons » et « nous témoignons, » sont en rapport avec les deux verbes principaux : on dit (déclare) ce que l'on sait, on témoigne de ce que l'on a vu. Il y a de plus gradation évidente entre chaque verbe et le verbe correspondant de la phrase suivante : le savoir s'élève jusqu'à la clarté de la vue, et le parler prend le caractère solennel d'un témoignage. Le contraste signalé ici par Jésus, entre l'enseignement rabbinique et le sien propre, frappait même le peuple ; comparez Matthieu 7.28-29.
Mais de qui parle donc Jésus en disant : « nous » ? Quel est ce collège de nouveaux docteurs qu'il oppose à la caste des scribes et des sages de ce siècle qui s'en vont (1 Corinthiens 1.20) ? On a expliqué de bien des manières ces pluriels : « nous disons…, nous témoignons. » Bèze, Tholuck, Wahle entendent par nous : « Moi et les prophètes. » Bengel : « Moi et le Saint-Esprit, » Chrysostome et Euthymius : « Moi et Dieu. » L'impossibilité de ces explications est manifeste. De Wette, Lücke voient dans ce nous un pluriel de majesté : Meyer, Keil, le pluriel de catégorie : « des docteurs tels que moi. » Ces explications sont moins insoutenables. Mais cette première personne du pluriel, employée pour se désigner soi-même, est sans exemple dans la bouche de Jésus. Et pourquoi revenir ensuite au singulier (v. 12 et 13) : « Je te dis… ; si je vous ai dit… ; si je vous dis… ? » De même que le vous s'adresse à d'autres personnes que Nicodème (comparez v. 2 : nous savons), le nous doit s'appliquer non seulement à Jésus, mais à une pluralité d'individus qu'il oppose à celle dont Nicodème est le représentant. Il faut donc admettre que Jésus annonce ici à Nicodème l'existence d'un certain nombre d'hommes qui représentent déjà le nouveau mode d'enseignement. D'après Knapp, Hofmann, Luthardt, Weiss etc., Jésus ne penserait, en parlant de la sorte, qu'à lui-même et à Jean-Baptiste. Il ferait allusion à ce que Jean et lui ont contemplé dans la scène du baptême. Mais l'idée de la régénération à laquelle on prétend rapporter ce voir et ce savoir, est totalement étrangère à la scène du baptême, et dans notre chapitre même, v. 31 et 32, le précurseur se met expressément en dehors des conditions de l'enseignement nouveau inauguré par Jésus. Nous croyons donc, avec Lange, Hengstenberg, Westcott, que Jésus pense à lui et à ses disciples, dont un ou plusieurs se trouvaient en ce moment auprès de lui et qui commençaient déjà à devenir les organes de ce doctorat nouveau inauguré par lui. En la personne de Jésus, puis dans ses actes et ses paroles, le ciel est constamment ouvert sous leurs yeux (1.52) ; déjà ils voient et savent véritablement ; leur regard plonge dans l'essence des choses : « Celui qui m'a vu, a vu le Père. » Sur ce fondement, déjà ils témoignent. Quelle vivacité, quelle fraîcheur, dans la déclaration de Jean et d'André 1.42, dans celle de Philippe 1.47, dans l'exclamation de Nathanaël 1.30, et, un peu plus tard, dans la profession de Pierre 6.68-69 ! Il y a là, à un faible degré sans doute, vue et témoignage. Jésus ne se sent donc plus seul. De là le sentiment de joie profonde que respirent ces pluriels : nous disons, nous savons, etc., et qui se trahit jusque dans la forme de son langage. En effet, Luthardt a fait observer avec raison que nous voyons paraître ici cette forme du parallélisme qui constitue le rythme poétique de la langue hébraïque. Ce trait de style trahit l'émotion et caractérise toujours un moment d'élévation particulière (5.35,55-56, etc.). Le langage se rapproche du chant. Nicodème doit comprendre que les choses sont plus avancées qu'il ne le pense ! Ce passage rappelle celui des synoptiques où Jésus proclame la préférence que Dieu accorde aux petits enfants, à ses humbles et ignorants disciples, sur les intelligents et savants rabbins de Jérusalem (Matthieu 11.23 ; Luc 10.21). Tandis que ses collègues et lui attendent encore l'heure solennelle de l'avènement du royaume, ce royaume est déjà là à leur insu et d'autres y participent avant eux ! Meyer, Astié et d'autres rapportent l'expression « nous avons vu » à la connaissance possédée par Christ dans son état de préexistence. Mais Weiss lui-même renonce à cette explication qu'il croit devoir admettre dans d'autres cas analogues (voir au v. 13). Elle serait tout à fait incompatible avec l'interprétation que nous avons donnée du mot vous.
Avant de dévoiler à Nicodème ce qu'il sait et ce qu'il voit des choses d'en-haut, Jésus fait un douloureux retour sur la manière dont son témoignage a été accueilli jusqu'ici par les chefs de la théocratie : « Et vous ne recevez pas notre témoignage. » - Καί, et, signifie ici : et pourtant (1.10). Cette copule fait ressortir mieux que ne le ferait la particule καίτοι, pourtant, dont Jean ne se sert presque jamais (comparez 4.2), la contradiction entre deux faits qui devraient s'exclure et qui cependant marchent ensemble (entendre le témoignage et le rejeter). - Jésus était conscient, ainsi que l'est tout prédicateur vivant, de la résistance intime que rencontraient son apparition et son enseignement dans le cœur du peuple et de ses chefs. On avait déjà pu la pressentir à l'occasion de la députation du sanhédrin auprès de Jean (1.19 et suiv.). La conduite du peuple et des autorités, au sujet de la démarche solennelle de Jésus dans le temple (3.2 et suiv.), lui avait donné la mesure de ce qui l'attendait. Les paroles de Nicodème lui-même (3.2), où il l'appelait docteur en considération de ses miracles, non de son enseignement même, montraient combien peu sa parole avait trouvé accès dans les cœurs. Ce manque de réceptivité spirituelle, que venait encore de trahir l'inintelligence de Nicodème, rendra bien difficile, Jésus le sent, l'acceptation des révélations célestes qu'il apporte au monde :