Cette apostille atteste deux choses : 1o la composition de l'évangile par l'apôtre Jean (v. 24) ; 2o la richesse infinie de l'histoire évangélique, qui ne se laisse enfermer dans aucune parole écrite, quelle qu'en puisse être l'étendue (v. 25).
Il existe sur l'origine de ces deux versets des opinions très diverses. Les uns (Hengstenberg, Weitzel, Hœlemann, Weizsæcker, Hilgenfeld, etc.) les attribuent tous deux à l'auteur du ch. 21, qui est en même temps celui du livre entier, soit l'apôtre Jean (les trois premiers), soit un pseudo-Jean (Hilgenfeld, etc.). De même Lange et Schaff, qui attribuent seulement les mots : « Et nous savons que son témoignage est vrai, » à une autre main. Wetzel voit dans le v. 24a le témoignage de Jean lui-même, dans les v. 24b et 25 en revanche celui de l'éditeur qui reçut le livre de la main de l'apôtre. Meyer, Tischendorf, etc., attribuent le v. 24 à l'auteur du tout, mais ils voient dans le v. 25 une interpolation postérieure. D'autres (Tholuck, Luthardt, Keil) envisagent les v. 24 et 25 comme ajoutés tous deux par une autre main que celle de Jean, auteur du reste du ch. 21. De Wette, Lücke, Weiss, Wahle, Horn, Haussleiter les attribuent à l'auteur de l'appendice, mais sans admettre que ce soit l'apôtre. De même Holtzmann et Wendt, qui pensent que le ch. 21 ne peut être de l'auteur de l'évangile, qui est achevé avec 21.30-31.
Le pronom οὗτος, lui, ne peut se rapporter qu'au disciple que Jésus aimait (v. 23), et les pronoms τούτων et ταῦτα, ces choses, qu'au contenu du livre entier. Car l'appendice seul (v. 1 à 23) n'aurait pas assez d'importance pour motiver une pareille déclaration. On peut même se demander si le ch. 21 est lui-même compris dans le mot : ces choses - dans ce cas, nous aurions aussi au v. 24 l'attestation de l'origine johannique de ce chapitre - ou si plutôt ce n'est pas l'auteur lui-même de ce ch. 21, qui conclut l'appendice en rendant témoignage à l'origine johannique de l'évangile proprement dit. Cette seconde manière de voir me paraît plus vraisemblable ; car, comme nous l'avons vu, la relation des v. 23 et 24 est si étroite qu'il est difficile de ne pas les attribuer à la même plume.
Comme la conclusion 20.30-31 terminait l'évangile, ainsi cette nouvelle conclusion, imitation de la précédente, clôt l'écrit entier, complété par l'appendice. L'auteur de cette apostille dit du disciple bien-aimé que c'est lui qui témoigne (ὁ μαρτυρῶν) des faits racontés et qui les a écrits (ὁ γράψας). Si l'on n'admet pas ici une imposture pure et simple, il faut reconnaître que « cette déclaration si précise exclut toute possibilité d'une composition uniquement indirecte par l'apôtre Jean. » Ainsi s'exprime Weiss en réponse à Weizsäcker et Hase ; nous ajoutons : et à Reuss. Celui-ci pense que les rédacteurs de ce supplément (ceux qui disent : « nous savons ») peuvent avoir été de bonne foi en attribuant par erreur la rédaction de l'évangile à l'apôtre Jean. A une certaine distance, ils ont pu méconnaître la distinction que l'auteur avait faite lui-même expressément entre sa personne et celle de l'apôtre témoin, dans le passage 19.35 (Théol. joh., p. 105). Mais Reuss se livre ici à une bénévole illusion. En affirmant la rédaction johannique de l'évangile, ces hommes se donnent pour des gens qui sont au fait de l'état des choses, qui connaissent même personnellement l'apôtre (voir plus bas) ; une erreur involontaire est donc impossible. Ils disent : « qui témoigne et qui a écrit. » Le présent témoigne se rapporte, selon la plupart (Weiss, Keil, etc.). à la permanence du témoignage dans cet écrit composé par Jean. Mais dans ce cas, l'épithète ὁ μαρτυρῶν, qui témoigne, aurait dû être placée après ὁ γράψας, « qui a écrit, et qui ainsi témoigne dans l'Eglise d'une manière durable. » La priorité des mots qui témoigne et le contraste entre ce participe présent et le participe passé qui suit, ne permettent pas d'autre sens que : « qui témoigne présentement, encore à cette heure » (Meyer, Luthardt, etc.). Cette apostille a donc été ajoutée du vivant de l'apôtre, « Johanne adhuc in corpore constituto, » comme dit, en citant Papias, un manuscrit du Vatican (Tischendorf : Wann wurden uns. Ev. verf., p. 119) ; ce qui concorde avec le but de l'appendice. Qui, plus que Jean, devait tenir à ce que fût rectifiée la teneur de la parole que le Seigneur avait prononcée à son sujet ? Telle est aussi l'opinion de Wetzel, Wuttig, Haussleiter, Horn, etc.[1] - Le verbe οἴδαμεν, nous savons, ne peut avoir pour sujet Jean lui-même, ni seul, comme le voulait Chrysostome en lisant οἶδα μέν, je sais sans doute, ni dans la société des personnes qui l'entourent (Weitzel) ou même des lecteurs (Meyer). Ce ne peut être qu'une pluralité d'individus en dehors de laquelle se trouve Jean lui-même. Lesquels donc ? Le Fragment de Muratori met en scène, à l'occasion de la composition de notre évangile, l'apôtre André et d'autres apôtres (Philippe peut-être) qui vivaient en Asie à ce moment-là, puis les évêques d'Ephèse[2]. S'il s'agit d'apôtres, le nous savons signifie que, connaissant par eux-mêmes les faits racontés, ils peuvent en attester l'exactitude ; « recognoscentibus cunctis, » dit le même fragment. Mais si ce nous désigne les chrétiens qui entouraient Jean à Ephèse, ce « nous savons » veut dire qu'ayant vécu personnellement avec Jean, ils connaissent sa sincérité et le déclarent incapable de raconter quelque chose de faux. Rien n'empêche de réunir dans le nous ces deux classes de personnes, au nombre desquelles pouvaient se trouver aussi Aristion et le presbytre Jean, dont parle Papias[3]. Les personnes qui parlent ainsi étaient en tous cas les dépositaires aux mains desquels l'apôtre avait remis son écrit et qu'il avait chargés de le publier en temps convenable. Ce fut en s'acquittant de cette commission qu'ils y ajoutèrent sans doute l'appendice du ch. 21, puis le revêtirent de l'attestation du v. 24. Peut-être était-elle rendue nécessaire à leurs yeux par les différences remarquables qui existaient entre le récit de Jean et les narrations synoptiques déjà répandues dans l'Eglise.
Le v. 25 procède-t-il de la même pluralité de témoins ? Trois indices ne permettent pas de le penser : 1o la forme grammaticale et syntactique est plus compliquée que celle du v. 24 ; 2o le singulier οἶμαι, je pense, fait contraste avec le pluriel οἴδαμεν, nous savons ; enfin 3o l'exagération non exempte d'emphase qui caractérise ce verset contraste avec la gravité simple du v. 24. D'autre part, on n'a pas le droit de conclure de là que ce verset ait été interpolé postérieurement à la publication, comme le pensent Meyer et Tischendorf. A la vérité, le Sinaïticus l'omet[4], mais ce Ms. est seul dans ce cas, et l'on sait combien il abonde en omissions et en négligences. L'on peut d'ailleurs supposer un retranchement intentionnel, provoqué par l'hyperbole étrange qui distingue ce verset. Comme il ne manque nulle part ailleurs, on ne saurait douter que, comme le v. 24, il n'ait été joint à l'évangile au moment de sa publication. C'est probablement une addition personnelle, provenant de l'un de ces amis de Jean qui avaient rédigé le v. 24. Celui qui tenait la plume a cru devoir ajouter le v. 25. Ainsi s'explique tout naturellement le passage de la 1re du pluriel à la 1re du singulier, qui prouve d'ailleurs sa bonne foi. De là aussi, peut-être, la différence de style entre ces deux versets. Le ton du dernier n'est pas sans quelque rapport avec celui des descriptions emphatiques de Papias, dans son tableau du règne de mille ans, ou dans son récit de la mort de Judas, et l'on pourrait être tenté de voir dans le vieil évêque de Hiérapolis le sujet du verbe : je pense. Ce pourrait être là la vérité de cette étrange notice renfermée dans le manuscrit du Vatican que nous citions tout à l'heure, d'après laquelle Papias aurait été le secrétaire de Jean dans la rédaction de son évangile[5]. En tous cas, l'auteur de ce verset veut dire que, si cet évangile de Jean est tout entier la vérité (v. 24), il n'est pas toute la vérité. Et en parlant ainsi, l'objet de son enthousiasme n'est évidemment pas l'apôtre et son écrit, mais le Maître et son œuvre. Une narration évangélique complète est à ses yeux une tâche irréalisable en raison de l'infini de son objet. Il exprime ce sentiment juste et profond au moyen d'une hyperbole orientale un peu étrange, telle que nous en trouvons à chaque instant dans les lettres d'Ignace, mais tout en ayant soin de l'atténuer par le mot : je pense. C'est qu'en effet l'infini déborde inévitablement le fini, et que la catégorie de l'esprit reste toujours absolument supérieure à celle de l'espace. Qu'on ajoute écrits à écrits pour décrire « la gloire du Fils unique de Dieu, plein de grâce et de vérité, » de deux choses l'une : ou cette quantité d'écrits n'épuiseront pas le sujet ; ou, s'ils l'épuisent, ils ne tiendront pas dans le monde !
De cette étude du ch. 21, nous concluons :
- Que le récit v. 1-23 provient, sinon de la main, du moins de la narration orale de l'auteur de l'évangile ;
- Que le v. 24 est une attestation émanant des amis qui l'entouraient et qui, après avoir provoqué la composition de son écrit, l'avaient reçu de lui en dépôt pour le publier au moment convenable ;
- Que le v. 25 provient de l'un de ces amis qui ont rédigé l'apostille du v. 24 ;
- Que l'adjonction de cette attestation solennelle (v. 24 et 25) a eu lieu encore du temps de la vie de l'apôtre[6].
Après cela, il ne reste plus qu'à admettre : ou que Jean est l'auteur et le rédacteur de notre évangile, comme l'attestent ceux qui le publient, ou que l'auteur anonyme qui l'a composé au IIe siècle, après s'être présenté au monde dans ce récit avec tous les caractères de l'apôtre, a poussé l'impudence jusqu'à se faire délivrer par un complice de sa fraude, ou plutôt - car d'un tel homme rien n'est impossible - s'est délivré lui-même, comme au nom d'un et de plusieurs amis de Jean, un certificat d'identité avec cet apôtre. Si quelqu'un veut admettre pareille histoire…, qu'il l'admette ! Elle contient à nos yeux sa propre réfutation.
L'ouvrage dont nous terminons l'étude retrace la réalisation d'un idéal qui, nous l'avons observé plus d'une fois, pour être décrit doit avoir été contemplé, et pour avoir été contemplé doit avoir été vécu. Ce n'est point une description abstraite, comme un caractère de La Bruyère, c'est un tableau concret, détaillé, abondant en faits positifs et précis, aussi bien qu'en paroles originales et pleines d'à propos ; une vraie vie humaine qui est comme le transparent au travers duquel resplendit jusqu'à nous la vie divine… Tout cœur sincère se sentira toujours aussi incapable de renier cet idéal qu'impuissant à le créer.
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Notes
[1] [Wetzel et Wuttig insistent sur le peu de sens qu'aurait la rectification v. 23 après que la mort de l'apôtre aurait elle-même réfuté la légende. La manière dont cette rectification évite de rien préciser sur l'accomplissement de la parole du Seigneur à l'égard de Jean, prouve qu'elle a dû être faite de son vivant, alors que cet accomplissement était encore obscur, même pour lui ; selon Wuttig, peu après la mort de Pierre (qui en a fourni l'occasion) et encore avant la ruine de Jérusalem, que désigne ici, comme souvent, la « venue du Seigneur, » v. 22 (Das johann. Evangelium, 1897, p. 82-88).]
[2] « Jean, le disciple, exhorté par ses condisciples et ses évêques, dit… ; dans cette même nuit il fut révélé à André, l'un des apôtres… » L'expression ses évêques (episcopis suis) ne permet pas de penser à une autre contrée que l'Asie Mineure. Là seulement Jean a eu un diocèse à lui, dont les évêques installés par lui ont pu être appelés siens.
[3] T. I, p. 60. - Voir, sur la présence en Asie, vers la fin du siècle apostolique, de plusieurs disciples immédiats de Jésus, l'étude approfondie de Zahn : « Die Apostel und Jünger Jesu in Asien » (Forsch. zur Gesch. des neutest. Kanons, VI, p. 158-224).
[4] Cette omission dans le texte primitif de ℵ, que le premier correcteur ℵa aurait déjà réparée, fut mise en doute par Trégelles, après une inspection attentive du manuscrit. Elle est aujourd'hui formellement contestée par des savants comme Westcott (The N. T., Appendix, 2e éd., 1896, p. 90-94) et Zahn (Einl. in das N. T., II, p. 497), qui envisagent comme prouvé (par Gwynn, Hermathena, VIII, 1893) que ce verset est de la même main que le reste du manuscrit.
[5] Tischendorf : Wann wurden unsere Evangelien verfasst ? p. 119.
[6] Voir encore, sur le ch. 21 et sur les deux derniers versets en particulier, ⇒, ⇒ et suivantes, ⇒. Comparez Zahn.. Einl, in das N. T., II, p. 483-498, qui aboutit, pour l'essentiel, aux mêmes conclusions que l'auteur de ce Commentaire.