Cette question de Pierre, quoique provenant d'un sentiment affectueux, avait quelque chose d'indiscret ; c'est ce que le Seigneur lui fait sentir par les mots : Que t'importe ? - La venue du Seigneur, dans le quatrième évangile (ch. 14 à 16), désigne sa venue en Esprit dès la Pentecôte. Ce sens n'est pas applicable ici, puisque Pierre, aussi bien que Jean, a assisté à cet événement. Dans le passage 14.3, l'expression « la venue » de Jésus comprend, outre son retour en Esprit, la mort des apôtres. Cette application a été essayée ici, en ce sens que Jésus prédirait à Jean une mort douce et naturelle au terme d'une longue carrière apostolique, en opposition au martyre de Pierre. C'est là, ou à peu près, le sens de Grotius, Olshausen, Weitzel, Ewald, Wahle. Mais le Seigneur voudrait-il dire qu'il ne revient que pour ceux des siens qui meurent de mort naturelle, et non pour ceux qui périssent de mort violente ? Ce serait une idée étrange, absurde même, et que contredit le récit de la mort d'Etienne. Comme la venue du Seigneur désigne dans les synoptiques et chez Jean lui-même (1 Jean 2.28 ; 3.2) le retour glorieux de Jésus au terme de l'économie présente, Meyer, Reuss, Weiss et d'autres appliquent ici ce sens : « Si je veux que celui-ci demeure jusqu'à ma Parousie. » C'était ainsi que les contemporains de Jean avaient jusqu'à sa mort interprété cette parole ; car ce n'est qu'ainsi qu'on peut comprendre la conclusion qu'ils en avaient tirée qu'il ne mourrait point, c'est-à-dire qu'il appartiendrait à ce groupe de fidèles qui, vivant au moment de la Parousie, seront non ressuscités, mais transmués (1 Corinthiens 15.51). Cette explication était d'autant plus naturelle à cette époque qu'on croyait à la proximité de la Parousie. Elle persista même après la mort de Jean, sous la forme de la légende populaire d'après laquelle Jean se serait couché lui-même dans son sépulcre et y dormirait jusqu'au retour de Christ, ou bien sous celle de la légende grecque d'après laquelle Jean serait ressuscité immédiatement après sa mort et devrait reparaître avec les deux témoins de l'Apocalypse pour soutenir l'Eglise dans sa lutte suprême contre l'Antéchrist. Mais, abstraction faite de ces légendes, si l'on accepte ce sens, il faut ou soutenir résolument avec Weiss que Jésus a partagé l'erreur de ses contemporains relativement à la proximité de son retour, ce que contredisent absolument les documents synoptiques (voir mon Commentaire sur Luc, t. II, p. 419 et 420), ou se retrancher avec Meyer derrière cette forme hypothétique de la parole de Jésus : Si je veux ; ce qui n'est pas moins inadmissible, car Jésus ne saurait avoir présenté comme possible (à la condition de son bon vouloir) une chose impossible. - Il promettrait, selon plusieurs (Lange, Luthardt, etc.), la conservation de Jean jusqu'au grand jugement de la ruine de Jérusalem, que l'on peut bien appeler le premier acte de la venue du Christ ; comparez Matthieu 10.23 : « Je vous dis que vous n'aurez pas achevé de faire le tour des villes d'Israël, que le Fils de l'homme ne soit venu ; » et 26.64 : « Dès maintenant vous verrez le Fils de l'homme assis à la droite de la puissance et venant sur les nuées du ciel. » Pierre n'a pas vu cette grande manifestation du Christ glorifié ; mais Jean y a survécu. Oui, objecte Weiss, mais beaucoup trop longtemps pour cette explication. Mais peu importe le temps que Jean a vécu encore après cet événement. Car le jusqu'à n'a rien d'exclusif. De tous ces sens proposés, celui-ci nous paraîtrait le moins invraisemblable. On a encore essayé d'appliquer cette parole à la vision apocalyptique, que Jésus promettrait ici à Jean (Bengel, Hengstenberg) ; ou bien on y cherche une preuve en faveur de la nécessité de l'apostolat jusqu'à la fin des temps (Thiersch) ; Schelling (comparez Bonnet) y voyait la promesse de la période johannique qui, succédant à celle de Pierre (le moyen âge) et à celle de Paul (la Réformation), terminerait le développement terrestre de l'Eglise. - J'ai déjà précédemment fait observer que, comme l'époque primitive de l'humanité avait eu son Hénoch, l'époque théocratique son Elie, l'époque chrétienne pourrait bien avoir aussi son affranchi de la mort. Et j'ai demandé si Jean n'accompagnerait pas d'une manière mystérieuse la marche de l'Eglise terrestre, comme dans la scène de la pêche il avait accompagné jusqu'au rivage la barque abandonnée brusquement par Pierre ? On ne soulève évidemment une pareille question que lorsqu'on n'est complètement satisfait d'aucune des solutions qui s'offrent plus naturellement[1].
D'ici se découvre à nous l'unité du ch. 21. Le fond de toute la scène est la pêche miraculeuse, qui figure l'avenir du ministère chrétien, en général. Sur ce fond se détachent les deux récits particuliers, relatifs au rôle et au sort des deux principaux apôtres, Pierre qui quittera brusquement la barque de l'Eglise par la mort violente du martyre, et Jean qui l'accompagnera jusqu'au rivage.
Après cette parole relative à Jean, Jésus invite de nouveau Pierre à le suivre pour recevoir ses ordres et reprendre dès cet instant le service actif du ministère et de la direction de l'apostolat momentanément interrompus. Le σύ, toi, que Jésus fait ici ressortir (comparez la différence, v. 19), oppose Pierre à Jean : « Toi, songe à ce que je te commande, et laisse à Dieu ses secrets. » Les alex. placent le μοί, moi, avant le verbe, ce qui lui donnerait un accent particulier : « Occupe-toi de moi et de nul autre ! » Cela me paraît forcé. L'auteur, sans indiquer au v. 23 le sens de la parole de Jésus qu'il ne connaît peut-être pas lui-même, se contente de rectifier le malentendu qui s'y était attaché. - Les derniers mots : que t'importe ? ne sont point indispensables, et il est possible que la leçon du Sinaïticus, de quelques documents latins et de Syrsin, qui les omet, soit la vraie. Le présent οὐκ ἀποθνήσκει, il ne meurt pas, est celui de l'idée. On sent que l'auteur reproduit ce λόγος, ce dire-là, tel qu'on le répétait dans l'Eglise au moment même où il écrivait.
A qui attribuer la rédaction de ce supplément ? Le cachet du style et de la manière johannique y est tellement imprimé d'un bout à l'autre[2] qu'il n'y a qu'une alternative : ou un homme vivant dans la société habituelle de l'apôtre a rédigé ce récit, après l'avoir souvent entendu de sa bouche ; ou bien Jean l'a rédigé lui-même. Entre ces deux suppositions, le choix est de peu d'importance. En faveur de la seconde on peut alléguer : lo la dernière place attribuée aux deux fils de Zébédée entre les apôtres nommés au v. 1 ; 2o la manière si délicate dont sont rendues les plus fines nuances de l'entretien entre Jésus et Pierre. Pour la première peut parler : 1o l'emploi de quelques termes qui ne se retrouvent pas dans les écrits de Jean ; 2o la relation entre le v. 23 et le v. 24, qui conduit à envisager celui qui a écrit le v. 23 comme l'un de ceux qui disent : nous savons, au v. 24, et sans doute aussi comme celui qui parle à la première personne du singulier au v. 25[3].
Baur et une partie de son école ont vu dans la rédaction et l'adjonction de cet appendice une manœuvre destinée à élever Jean, l'apôtre de l'Asie Mineure, au-dessus de Pierre, le patron de l'église de Rome. D'autres, comme Weizsæcker, H. Holtzmann, Wendt[4], Brandt[5], sans aller aussi loin, admettent que l'auteur veut montrer que Jean n'est en rien inférieur à Pierre ou lui est même supérieur. Mais c'est bien plutôt Pierre qui est relevé dans ce récit (comparez v. 1, 11, 15-17, 19, 22). Aussi Köstlin et Volkmar ont-ils retourné le char et prétendu que, contrairement à l'intention de l'évangile tout entier, ce chapitre était une addition romaine destinée à relever Pierre[6], que l'auteur du IVe évangile avait constamment cherché à rabaisser. Reuss s'exprime avec plus de circonspection : l'auteur voulait rétablir la considération de Pierre, compromise par son reniement. - Les deux premières suppositions se valent. Celle de Reuss conviendrait plutôt au but que se proposait Jésus dans la scène elle-même, qu'à l'intention qui a présidé à sa rédaction.
Conclusion de l'appendice :
versets 24 et 25
Notes
[1] L'idée exprimée par Holtzmann (art. Johannes, dans le Bibel-lexicon de Schenkel), que cette parole de Jésus n'est qu'une application personnelle à Jean de la promesse Matthieu 16.28 ; Marc 9.1 ; Luc 9.27, est ingénieuse, mais ne convient ni à la situation si précise dans laquelle les synoptiques placent cette promesse, ni à celle non moins précise dans laquelle notre évangile place la parole qui nous occupe.
[2] Comme l'a montré entre autres Eberhardt, Evang. Johann. Cap. XXI, 1897.
[3] [On peut aussi relever d'une part le fait que, dans tout le reste de l'évangile, Jean et les siens paraissent uniquement sous le voile de l'anonyme, tandis que lui et son frère sont désignés ici au v. 2 (comme souvent dans les synoptiques) sous le nom de « fils de Zébédée, » et de l'autre les expressions du v. 20 et du v. 23, qui semblent trahir une autre plume que celle de Jean. (Voir Zahn, Einl. in das N. T., II, p. 485.) - Bon nombre des partisans de l'authenticité de l'évangile, en dernier lieu Zahn, Loofs, Haussleiter, Horn (Abfassungszeit, Geschichtlichkeit und Zweck von Evang. Joh. Cap. XXI, 1904), attribuent, comme l'auteur de ce Commentaire, l'appendice ch. XXI à une autre plume que le reste de l'évangile. L'affirmation v. 24a (« c'est ce disciple… qui les a écrites ») ne laisse pas alors que d'embarrasser un peu. Godet rapporte ces mots à ch. 1 à 20 seulement, tandis que Zahn les applique indirectement à ch. 21 (en tant que le témoignage de Jean y a été consigné sur son ordre par ses disciples), directement à ch. 1 à 20. Cette difficulté n'existe pas pour ceux qui attribuent l'appendice à l'auteur même de l'évangile, comme Wetzel (Echtheit und Glaubwürdigkeit des Evang. Johannis, I. 1899), Bonnet. E. Riggenbach, etc.]
[4] Das Evang. Joh., 1900, p. 231, 232.
[5] Die evangel. Geschichte, 1893, p. 404-408.
[6] C'est aussi l'opinion de l'abbé Loisy, dans son récent ouvrage : Le quatrième Evangile, 1903, p. 943.