Ce qui produit une impression si profonde sur Thomas, ce n'est pas seulement la réalité de la résurrection, qu'il touche de ses mains, c'est aussi la toute-science du Seigneur que celui-ci lui prouve en lui répétant telles quelles les paroles qu'il pensait avoir prononcées en son absence. Cette scène rappelle celle de Nathanaël (ch. 1). Tout comme chez celui-ci, la lumière brille subitement avec un éclat irrésistible jusqu'au fond de l'âme de Thomas ; et, par une de ces réactions fréquentes dans la vie morale, du degré de foi le plus bas il s'élève au faîte d'un seul bond, et proclame la divinité de son Maître par une expression plus catégorique que toutes celles qui étaient jamais sorties de la bouche d'aucun de ses collègues. Le dernier devient en un instant le premier, et la foi des apôtres atteint enfin, en la personne de Thomas, à toute la hauteur de la réalité divine formulée dans les premiers mots du prologue. C'est en vain que Théodore de Mopsueste, les Sociniens et d'autres ont voulu appliquer à Dieu, non à Jésus, le cri d'adoration de Thomas, en en faisant soit une parole de louange, soit une exclamation à l'honneur de Dieu. Il ne devrait pas y avoir, dans ce cas, εῖπεν αὐτῷ, « il lui dit ; » d'ailleurs le terme mon Seigneur ne peut se rapporter qu'à Jésus. On objecte le monothéisme de Thomas. Mais c'est précisément parce que ce disciple comprend qu'il porte désormais à Jésus un sentiment qui dépasse ce qui peut être accordé à une créature, qu'il est forcé, par son monothéisme même, de placer cet être dans le sein de la divinité. - La répétition de l'article et celle du pronom μού donnent une solennité particulière (Weiss).
Verset 29. En elle-même cette allocution du disciple n'aurait pas une valeur décisive. Elle pourrait être une exagération du sentiment. Mais ce qui lui donne une importance absolue, c'est la manière dont Jésus l'accueille. Le Seigneur ne réprime pas cet élan, comme l'ange de l'Apocalypse, qui dit à Jean : « Adore Dieu ! » Il répond au contraire : « Tu as cru, » et accepte ainsi l'expression par laquelle Thomas a proclamé sa divinité. Dans un article du Lien (mai 1869) on a objecté que cette réponse approbative de Jésus peut porter non sur l'expression : mon Dieu, mais sur la foi de Thomas au fait de la résurrection. Mais si Jésus n'eût approuvé qu'en partie l'exclamation du disciple, il eût trouvé le moyen d'écarter l'alliage, tout en conservant l'or pur. - Le parfait περίσκευας, tu as cru, signifie : « Tu es désormais en possession de la foi. » On pourrait aussi prendre ce verbe dans un sens interrogatif. Car Meyer observe, non sans raison, qu'il y a dans les mots : parce que tu as vu, une nuance de reproche qui s'accorde bien avec ce sens. - Dans les derniers mots Jésus signale le caractère tout nouveau de l'ère qui commence, celle d'une foi qui devra se contenter du témoignage, sans prétendre se fonder sur la vue, comme l'avait fait celle de Thomas. Cette parole clôt l'histoire du développement de la foi chez les apôtres, et fait entrevoir une toute nouvelle phase qui va commencer, celle de la foi de l'Eglise reposant sur le témoignage apostolique. Baur pense que Jésus oppose ici à la foi aux faits extérieurs celle qui n'a plus son contenu qu'en elle-même, dans l'idée dont le croyant est désormais pleinement conscient. Mais les v. 30 et 31 expriment une pensée directement opposée à celle-là. Aussi Baur les a-t-il déclarés interpolés, sans la moindre preuve. Le contraste que Jésus signale est tout autre : c'est celui d'une foi charnelle, qui pour accepter un miracle veut absolument le voir, et d'une foi de nature morale, qui accepte le fait divin sur le fondement d'un témoignage digne de confiance. Il a encore été accordé à Thomas d'être sauvé sur la première voie ; mais dès ce moment il faudra se contenter de la seconde. Autrement la foi ne serait plus possible dans le monde qu'à la condition de miracles sans cesse renouvelés et d'apparitions célestes se répétant pour chaque individu. Ce ne doit point être là la marche de l'œuvre divine sur la terre. - Le participe aoriste ἰδόντες, proprement : qui auront vu, indique un acte antérieur par rapport à la foi, et le participe aoriste πιστεύσαντες, qui ont cru, est dit au point de vue du développement de l'Eglise envisagé comme consommé.
Cette réponse de Jésus à Thomas est la clôture normale du quatrième évangile. Elle indique le terme du développement de la foi apostolique et le point de départ de l'ère nouvelle qui doit lui succéder sur la terre. La foi apostolique, telle qu'elle vient de s'élever à la complète hauteur de son objet, pourra désormais retentir dans le monde par le témoignage des messagers choisis, pour s'y reproduire incessamment.
Sur la résurrection de Jésus-Christ[1].
Strauss a dit en parlant de la résurrection de Jésus[2] : C'est ici le point décisif, où l'opinion naturaliste doit rétracter toutes ses assertions précédentes ou réussir à expliquer la foi à la résurrection sans faire intervenir un fait miraculeux. Et Strauss a raison. Il s'agit ici d'un miracle sui generis, du miracle proprement dit. Les expédients usités pour expliquer les miracles de Jésus, « les forces cachées de la spontanéité, » l'influence mystérieuse exercée sur les nerfs « par le contact d'une personne exquise, » tout cela n'a plus ici d'application ; car aucun être humain n'a concouru à la résurrection de Jésus, si elle a eu lieu. Si réellement Jésus est sorti vivant du tombeau à la suite de son crucifiement, il n'y a plus qu'à dire avec saint Pierre : « Dieu a ressuscité Jésus. »
On dit : Un tel fait bouleverserait les lois de la nature. Mais si c'était au contraire la loi de la nature bien comprise qui réclamait ce fait ? La mort est le salaire du péché. Si Jésus a vécu ici-bas innocent et pur, s'il a vécu en Dieu et de Dieu, comme il le dit lui-même Jean 6.57, la vie doit être la couronne de cet unique vainqueur. Sans doute il a pu se livrer volontairement à la mort pour accomplir la loi qui condamne l'humanité pécheresse ; mais ce coup, frappant une nature parfaitement saine, moralement et physiquement, ne rencontrerait-il pas en elle des forces exceptionnelles capables de réagir victorieusement contre toutes les puissances de dissolution ? Aussi nécessairement une vie de péché aboutit à la mort, aussi nécessairement la sainteté parfaite aboutit à la vie, et, par conséquent, s'il y a eu mort, à la résurrection. Bien loin donc que la loi naturelle soit contraire à ce fait, c'est elle qui le réclame.
Mais, si ce fait est rationnel, une fois la sainteté parfaite de Jésus admise, est-il possible ? Nier qu'il le soit, ce serait affirmer un dualisme irréductible entre le bien et l'être. Ce serait nier le monothéisme. La volonté divine est la base de l'être, et l'essence de cette volonté c'est d'aller au bien. En créant l'être, elle s'est donc réservé les moyens de réaliser le bien sous toutes les formes de l'existence et de faire triompher dans l'être la souveraineté absolue de la sainteté. C'est là tout ce que nous pouvons statuer a priori, au point de vue théiste. « Tout historien, dit Strauss, doit posséder assez de philosophie pour savoir nier le miracle ici comme ailleurs. » Tout vrai historien, répondrons-nous, doit avoir assez de philosophie pour laisser avant tout la parole aux faits, ici comme ailleurs.
Etudions d'abord les quatre ou plutôt les cinq récits des apparitions du Ressuscité.
I. Les récits[3].
Jean mentionne trois apparitions de Jésus (Marie-Madeleine, les Douze, Thomas), toutes trois en Judée et dans la semaine qui suivit la résurrection. - Est-ce à dire que l'auteur n'en connût pas un plus grand nombre ? Le chapitre 21, qui provient directement ou indirectement de lui, prouve le contraire. Car ce chapitre en mentionne une nouvelle qui eut lieu en Galilée. Celle de Thomas clôt l'évangile proprement dit, par des raisons qui tiennent au plan et au but de cet écrit (voir à 20.28-29).
Matthieu raconte deux apparitions : celle aux femmes en Judée, qui paraît n'être qu'un double généralisé de l'apparition à Marie-Madeleine (chez Jean), et celle aux Onze sur la montagne où il leur avait donné rendez-vous. C'est dans celle-ci que Christ fit connaître aux apôtres son élévation à la royauté messianique, à la souveraineté sur toutes choses. Voilà pourquoi elle clôt le premier évangile, destiné à démontrer la dignité messianique de Jésus, et aux yeux de l'auteur sert à résumer toutes les autres celle-ci a lieu en Galilée, comme celle du ch. 21 de Jean.
Si nous faisons abstraction de la fin inauthentique de Marc[4], nous ne trouvons dans cet évangile que la promesse d'une apparition aux croyants en Galilée. Nous ignorons ce que devait renfermer la vraie conclusion de cet écrit. Celle que nous possédons, composée d'après Jean et Luc, mentionne l'apparition à Marie-Madeleine (Jean) et celles aux deux d'Emmaüs et aux disciples le soir du jour de la résurrection (Luc).
Luc mentionne trois apparitions : celle sur le chemin d'Emmaüs, celle à Pierre, celle aux disciples le soir du premier jour ; toutes trois en Judée et le jour même de la résurrection. Il serait difficile de croire qu'il ne connût que celles-là, puisqu'il avait travaillé à l'évangélisation du monde païen avec saint Paul qui, comme nous allons le voir, en mentionne plusieurs autres. Luc lui-même, Actes 1.3, parle de quarante jours durant lesquels Jésus se fit voir vivant aux apôtres. Il a donc voulu simplement rapporter les premières apparitions qui servirent à fonder dans le cœur des apôtres la foi au fait de la résurrection.
Quant à Paul, il énumère, 1 Corinthiens 15.3 et suiv., comme des faits appartenant à la tradition apostolique qui lui a été transmise, d'abord les apparitions à Pierre et aux Douze qui ont suivi immédiatement la résurrection ; puis une apparition ultérieure à plus de cinq cents frères dont il connaissait lui-même personnellement plusieurs ; de plus, deux apparitions, l'une à Jacques, l'autre à tous les apôtres. Enfin, à ces cinq il ajoute celle qui lui fut accordée à lui-même sur le chemin de Damas. - Nous connaissons déjà les deux premières, l'une par Luc, l'autre par Luc et Jean. La troisième nous étonne, puisqu'elle n'est racontée dans aucun des quatre évangiles. Mais elle est probablement identique avec celle dont parle Matthieu et qui eut lieu sur la montagne de Galilée où Jésus avait convoqué dès avant sa mort (Matthieu 26.32 ; Marc 14.28) tous ses adhérents, lors même que dans Matthieu il ne s'adresse qu'aux Onze pour les appeler à la mission auprès du monde entier. La quatrième (Jacques) mentionnée par Paul seul, est confirmée par la conversion des frères de Jésus (Actes 1.14). La cinquième (tous les apôtres), est évidemment celle de l'ascension, le mot tous faisant allusion non à Jacques, comme on l'a pensé, mais à Thomas, qui avait manqué lors de la première apparition aux Onze. S'il n'est pas fait mention des deux premières apparitions chez Jean et chez Luc, celles à Marie-Madeleine et aux deux d'Emmaüs, c'est qu'elles avaient un caractère privé, Marie et les deux disciples n'appartenant point au cercle des témoins officiels choisis par Jésus pour déclarer publiquement ce qui le concernait.
Malgré la variété de ces récits, il n'est pas difficile de reconstruire par leur moyen tout le cours des choses[5]. Il y a eu dix apparitions connues :
- Celle à Marie, le matin, au sépulcre (Jean, Matthieu, Marc) ;
- Celle aux deux d'Emmaüs, l'après-midi du premier jour (Luc et Marc) ;
- Celle à Pierre, le même jour (Luc et Paul) ;
- Celle aux Onze (sans Thomas), le soir de ce premier jour (Jean, Luc, Marc) ;
- Celle à Thomas, huit jours après (Jean) ;
- Celle aux sept disciples, sur les bords de la mer de Galilée (Jean ch. 21) ;
- Celle à cinq cents croyants, sur la montagne de Galilée (Matthieu, Paul) ;
- Celle à Jacques (Paul) ;
- Celle de l'ascension (Luc, Paul).
- Enfin, pour compléter : Celle à Paul, plusieurs années après, sur le chemin de Damas.
Le fait.
Evidemment personne n'avait tenu un protocole exact de ce qui s'était passé dans les jours qui suivirent la résurrection. Chaque évangéliste a puisé dans le trésor des souvenirs communs ce qui était à sa portée, et reproduit ce qui répondait le mieux au but de son écrit. On ne songeait pas aux futurs critiques ; la simplicité est la fille de la bonne foi. Mais ce qui frappe, dans ce désordre apparent, c'est la gradation morale remarquable dans la suite de ces apparitions. Dans les premières, Jésus console ; il est en face de cœurs brisés (Marie, les deux d'Emmaüs, Pierre). Dans les suivantes (les Douze, Thomas), il travaille surtout à fonder la foi au grand fait qui vient de s'accomplir. Dans les dernières, il dirige plus particulièrement le regard des siens vers l'avenir en les préparant à la grande œuvre de la mission. C'est bien ainsi qu'il devait parler et agir, s'il a réellement agi et parlé comme ressuscité.
Que s'est-il réellement passé qui ait donné lieu aux récits que nous venons d'étudier ?
Selon les Juifs contemporains, dont l'assertion a été reproduite au IIe siècle par Celse et au XVIIIe par l'auteur des Fragments de Wolfenbüttel, la réponse est : rien du tout. Toute cette histoire de la résurrection de Jésus ne serait qu'une fable, fruit d'une tromperie préméditée des apôtres. Ils auraient eux-mêmes fait disparaître le corps de Jésus, puis proclamé sa résurrection. - A cette explication nous ne saurions mieux répondre qu'en disant avec Strauss : « Sans la foi des apôtres à la résurrection de Jésus, l'Eglise ne serait jamais née. » Après la mort de leur Maître les apôtres étaient trop découragés pour inventer un pareil conte, et c'est dans la conviction de sa résurrection qu'ils ont puisé la foi triomphante qui a été l'âme de leur ministère. L'existence de l'Eglise, qui a renouvelé moralement le monde, s'explique plus difficilement encore par un mensonge que par un miracle.
D'autres, Strauss à leur tête, répondent : il s'est passé quelque chose, mais quelque chose de purement intérieur et subjectif. Les apôtres ont été, non des imposteurs, mais des dupes de leur imagination. Ils ont sincèrement cru voir les apparitions qu'ils ont racontées. Le jour de la mort de Jésus ou le lendemain, ils s'enfuirent en Galilée ; et, en se retrouvant dans les lieux vécu avec lui, ils s'imaginèrent de nouveau le voir et l'entendre ; ces hallucinations se prolongèrent pendant quelques semaines, et voilà ce qui a donné lieu aux récits des apparitions. - Mais :
- à ce point de vue les premières scènes d'apparitions devraient être placées en Galilée, non à Jérusalem, comme c'est le cas dans toutes les narrations, même dans celle qu'on peut appeler la plus décidément galiléenne, celle de Matthieu (28.1-10).
- D'après tous les récits, et d'après la calomnie même inventée par les Juifs contre les disciples, le corps de Jésus après la descente de la croix était resté entre les mains des amis du Seigneur. Or en face du cadavre, toutes les hallucinations devaient s'évanouir. Nous serions ainsi ramenés à la première explication, qui fait des disciples des imposteurs, explication que Strauss lui-même déclare impossible. Si l'on dit : Les Juifs se sont emparés du corps et l'on soustrait[6], - ils ont dans ce cas travaillé contre eux-mêmes et pour la réussite du mensonge qu'ils prêtaient aux apôtres. Et pourquoi ne pas produire cette pièce de conviction au grand jour, au lieu de se borner à accuser les disciples de l'avoir fait disparaître ?
- Les hallucinations que l'on suppose, sont incompatibles avec l'état d'âme des disciples à ce moment-là. Les croyants s'attendaient si peu à la résurrection de Jésus, que c'était pour embaumer son corps que les femmes se rendaient au sépulcre. S'ils avaient encore une espérance, en raison des promesses que leur avait faites le Seigneur avant sa mort, c'était celle de son retour du ciel où ils le croyaient rentré. « Souviens-toi de moi quand tu reviendras dans ton règne, » disait le brigand sur la croix. Et c'était bien là, sans doute, ce qu'entendaient les deux disciples d'Emmaüs, quand ils disaient, Luc 24.21 : « Voilà déjà le troisième jour que ces choses sont arrivées ! » La vivification de son corps brisé sur la croix, nul n'y songeait. Ce qu'espéraient ceux qui espéraient quelque chose, c'était une parousie, non une résurrection proprement dite. Et c'est aussi là ce qu'ils croient contempler au premier moment, quand Jésus leur apparaît ; ils le prennent pour un pur esprit revenant du ciel. Comment dans une pareille disposition auraient-ils été eux-mêmes les créateurs des apparitions du Ressuscité ?
- Encore, si ces apparitions consistaient uniquement dans une figure lumineuse, une forme éthérée flottant à distance, aperçue entre ciel et terre et s'évanouissant bientôt dans l'azur ! Mais c'est un vivant qui s'approche, qui les invite à le palper, qui converse avec eux, qui les blâme de ne voir en lui qu'un esprit et qui non seulement parle, mais agit (« Il souffla sur eux disant : Recevez le Saint-Esprit »), donne des ordres positifs (se réunir sur une montagne, baptiser les nations, demeurer à Jérusalem) et s'entretient d'une manière intime avec quelques-uns d'entre eux (les deux d'Emmaüs, Thomas, Pierre) : l'hallucination ne comporte pas de pareils traits. Il faut toujours revenir à la supposition de la fiction et du mensonge. Quant à une formation légendaire, on ne peut y songer ici, puisque Paul, du vivant même des témoins, fait allusion à tous ces récits.
- Qu'une personne nerveuse ait des hallucinations, cela se voit fréquemment ; mais qu'une seconde personne partage ces illusions, ceci est déjà plus extraordinaire. Or, dans ce cas, le phénomène se serait produit simultanément non chez deux, mais chez onze, et bientôt même chez cinq cents personnes (1 Corinthiens 15.6). On cite, il est vrai, les Camisards hallucinés des Cévennes. Mais les bruits qu'ils entendaient dans l'air, les roulements de tambour, les chants de psaumes, ne ressemblent en rien aux communications précises du Seigneur avec les siens et à l'aperception nette qu'ils reçoivent de sa personne et de ses traits. Si tout cela n'était vraiment que visions, contemplées simultanément par un si grand nombre de personnes, il faudrait se représenter toute l'assemblée des croyants montée à un degré d'exaltation tellement étrange et maladif qu'il deviendrait absolument incompatible avec la calme possession d'eux-mêmes, l'admirable lucidité d'esprit, l'énergie pratique de la volonté, que chacun est forcé d'admirer chez les fondateurs de l'Eglise.
- Mais la difficulté la plus insoluble pour les partisans de cette hypothèse est celle que Keim a fait ressortir mieux qu'aucun autre, je veux dire la fin soudaine des apparitions. Au bout de quelques semaines, après huit ou neuf visions si précises que Paul les compte en sorte sur ses doigts, à un certain jour marqué, celui de l'ascension, tout est fini. Les visions cessent aussi brusquement qu'elles sont venues ; ces cinq cents exaltés sont comme par enchantement revenus au sang-froid. Le Seigneur, toujours vivant pour leur foi, a disparu de leur imagination. Quoique bien inférieure en intensité, l'exaltation montaniste a duré tout un demi-siècle. Ici, au bout de six semaines, la cessation est complète, parfaitement tranchée. En face de ce fait, il devient évident qu'une cause extérieure a présidé à ces manifestations extraordinaires et que, la cause cessant d'agir le phénomène a pris fin. Nous sommes ainsi amenés à rechercher le fait historique qui forme le fond des récits que nous étudions.
Voici les différentes opinions énoncées sur ce point :
I. Quelques modernes (Paulus, Gfrœrer, Schleiermacher, Hase, etc.) pensent que la mort de Jésus n'était qu'apparente et qu'après un long évanouissement, il revint à lui sous l'influence des aromates et de la fraîcheur du sépulcre. Quelques amis esséniens[7] l'assistèrent peut-être aussi de leurs soins. Il reparut donc, semblable à un ressuscité, au milieu des siens ; c'est là le fond des récits d'apparitions que nous lisons dans nos évangiles.
Strauss a fait justice mieux que personne de cette hypothèse. Comment, après un supplice aussi atroce que celui de la croix, Jésus, revenu à lui par des moyens purement naturels, pourrait-il se mouvoir avec une parfaite aisance, se rendre à pied à quelques lieues de distance de Jérusalem et revenir encore le même après-midi dans cette ville ; être là sans qu'on se soit aperçu de son entrée ; disparaître sans qu'on remarque son départ ? comment surtout un être à demi-mort, qui se serait traîné péniblement hors de sa tombe et dont le faible souffle de vie n'eût pu être entretenu qu'à force de soins et de ménagements, aurait-il produit sur les apôtres l'impression triomphante d'un vainqueur de la mort, du prince de la vie, et par sa vue transformé leur tristesse en enthousiasme, leur découragement en adoration ? Dans l'intervalle entre ces visites, que devenait ce moribond ? Où se cachait-il ? Et comment s'est terminé cet étrange genre de vie qui le condamnait à se tenir à l'écart même de ses amis ? On veut nous persuader qu'il a été mourir dans quelque auberge de Phénicie, épargnant à ses disciples la connaissance de cette triste fin… il faut ajouter aussi : les laissant croire à son triomphe sur la mort et prêcher vaillamment sa résurrection ! C'est l'imposture transportée des disciples au Maître lui-même. Devient-elle par là plus admissible ?
II. Une opinion qui, sans nier le miracle, se rapproche de la précédente, est celle exprimée par Reuss[8]. Il y a eu pour Jésus un réel retour à la vie, mais exactement dans le même corps qui lui avait précédemment servi d'organe. En effet, ce corps porte encore les empreintes des clous et du coup de lance[9]. Mais n'est il pas clair que le corps du Seigneur, quoique identique sous certains rapports à son corps précédent, a subi par le fait miraculeux de la résurrection une profonde transformation de nature, et que dès lors il vivait et agissait dans de toutes nouvelles conditions ? Il paraît et disparaît d'une manière soudaine, il obéit à la volonté au point de devenir visible dans un appartement dont les portes ne lui ont point été ouvertes, il n'est point reconnu de ceux au milieu desquels Jésus avait passé sa vie. Tout cela ne nous permet pas de croire que la résurrection n'ait consisté pour Jésus, comme pour les morts qu'il avait lui-même ressuscités, qu'en un retour à la vie dans son ancien corps. Ceux-ci sont rentrés dans leur ancienne sphère d'infirmité et de mort ; Jésus a pénétré dans la sphère supérieure de l'incorruptibilité.
III. Weiss émet une opinion tout opposée. Selon lui, la résurrection a été la complète glorification du corps du Seigneur, qui est devenu dès ce moment le corps spirituel dont parle saint Paul 1 Corinthiens 15.44-49. Mais comment expliquer dans ce cas les apparitions sensibles de Jésus ? Car il n'y a pas de relation entre un pareil corps et nos sens terrestres. Il ne reste qu'à admettre avec Weiss un acte de condescendance par lequel le Ressuscité s'appropriait à certains moments une forme sensible qu'il déposait ensuite. Mais cette forme matérielle n'était pas une enveloppe quelconque, elle portait les traces des plaies qui lui avaient été faites sur la croix. N'était-ce qu'une apparence, une sorte de déguisement ? Cela est inadmissible. Ou, si ces empreintes visibles étaient réelles, comment pouvaient-elles appartenir au corps spirituel ? D'ailleurs, si l'on tient compte de cette parole du Seigneur à Marie : « Je ne suis pas encore monté, mais je monte vers mon Père et votre Père…, » il n'est pas possible de méconnaître la différence entre la résurrection et la glorification complète du Seigneur. Cette déclaration montre que la résurrection est bien l'entrée dans un état supérieur, mais que cet état n'est pas encore parfait. Il reste place pour un dernier acte divin, l'ascension, qui l'introduira dans son état de gloire définitif.
IV. Il n'y a qu'une nuance entre la théorie de Weiss et celle que Sabatier a exposée dans le Christianisme au XIXe siècle, avril 1880. D'après celle-ci il n'y aurait pas eu retour à la vie pour le le corps mis à mort sur la croix ; le fait réel a été la réapparition du Seigneur dans un corps entièrement nouveau, le corps spirituel dont parle saint Paul[10]. Les éléments matériels du corps dans lequel Jésus avait vécu ici-bas sont retournés à la terre. - Au fond, ce qu'enseigne ainsi Sabatier n'est pas autre chose que ce qu'attendaient les disciples, une parousie, Jésus Glorifié revenant de l'autre vie, mais non une résurrection. Et pourtant c'est un fait que la réalité n'a pas correspondu à l'attente des disciples, mais qu'elle l'a complètement dépassée. On allait pour embaumer ; on cherchait où le cadavre avait été mis ; et c'était ce corps qui était vivant ! - Puis, comment expliquer autrement que par une résurrection ce tombeau trouvé vide ? Nous avons vu que les deux suppositions d'un enlèvement par les disciples ou par les Juifs sont également impossibles. Le retour à la terre de ces éléments matériels a dû s'opérer par les mains de quelque agent. Jésus aurait-il été son propre fossoyeur ? - Comment d'ailleurs, avec un corps purement spirituel, Jésus aurait-il pu dire aux disciples : « Touchez-moi, » leur montrer ses plaies, leur demander à manger, et cela afin de les convaincre de la réalité matérielle du corps qu'il portait ! Sabatier répond que ces détails se trouvent uniquement chez Luc et Jean qui nous présentent les apparitions sous une forme matérialisée par la légende, tandis que la tradition normale se trouve encore chez Matthieu et Marc et de plus chez Paul (1 Corinthiens ch. 15)[11]. Chez Matthieu ? Mais il raconte que les femmes saisirent les pieds de Jésus ; les pieds d'un corps spirituel ? Chez Marc ? Mais nous n'avons pas la conclusion du récit de Marc. Chez Paul ? Mais il énumère cinq apparitions dont plusieurs sont identiques à celles de Luc, et il confirme ainsi les récits de ce dernier. Est-il vraisemblable, au surplus, que Luc, le compagnon d'évangélisation de Paul, ait eu, sur ce point fondamental de la résurrection du Seigneur, une autre manière de voir que l'apôtre ? Et Paul lui-même, que veut-il prouver dans le XVe chapitre de la 1re aux Corinthiens ? Que nous recevrons un corps nouveau sans relation organique avec notre corps actuel ? Au contraire il accentue de toutes manières le lien étroit entre ces deux organes successifs de notre personnalité. C'est ce mortel qui revêtira l'immortalité, ce corruptible qui revêtira l'incorruptibilité. Seuls les éléments corruptibles de la chair et du sang seront exclus de cette transformation qui, d'après Philippiens 3.21, fera du corps de notre humiliation un corps de gloire semblable au corps actuel du Seigneur. A une résurrection, Sabatier substitue une création. En rompant tout lien entre le corps actuel et le corps futur, il supprime la victoire du Seigneur sur la mort et par conséquent sur le péché et sa condamnation ; il porte ainsi atteinte, tout en croyant ne traiter qu'un point secondaire, à l'essence de la rédemption chrétienne.
V. Le moyen le plus étrange d'échapper à la notion d'une résurrection corporelle et d'attribuer pourtant quelque objectivité aux apparitions du Seigneur a été imaginé par Weisse, puis adopté et développé par Keim. Les apparitions de Jésus ressuscité seraient des manifestations spirituelles de Jésus glorifié à l'esprit de ses disciples. Leur réalité appartiendrait uniquement au monde intérieur ; elles n'en seraient pas moins des faits historiques positifs. Mais la disparition du corps de Jésus reste toujours inexpliquée, comme dans la plupart des hypothèses précédentes. Et la singulière façon d'agir que celle d'un être, pur esprit, qui, apparaissant à l'esprit des siens, se donnerait tant de peine pour leur prouver qu'il est de chair et d'os ! Comment enfin les apôtres, qui s'attendaient si peu à une résurrection corporelle, en seraient-ils venus à substituer à des révélations purement spirituelles de grossiers faits matériels[12] ?
Après avoir épuisé toutes ces explications si divers revenons à la pensée qui se dégage naturellement de cette parole du Seigneur : « Je ne suis pas encore monté, mais je monte… » L'intervalle entre la résurrection et l'ascension a été pour lui une période de transition. Il avait bien son ancien corps mais, par le changement qui s'était fait dans sa position personnelle, ce corps était soumis à de ne nouvelles conditions d'existence. Ce n'était pas encore le corps spirituel, mais l'esprit en disposait plus librement, c'était déjà l'organe docile de la volonté. Ainsi s'expliquent les phénomènes opposés qui caractérisent les manifestations du Seigneur dans cette période de son existence, en particulier ses apparitions et disparitions subites. On s'est heurté à ce fait : que le Seigneur a mangé. On aurait raison, s'il avait mangé par faim, mais cet acte n'était pas le résultat d'un besoin : il voulait montrer qu'il pouvait manger, c'est-à-dire que son corps était réel, qu'il n'était point un pur esprit ou un fantôme. L'ascension a consommé ce que la résurrection avait commencé.
Il y a trois miracles dans le développement de la nature :
- l'apparition de la matière ;
- l'apparition de la vie dans la matière ;
- l'apparition de la volonté consciente et libre dans le domaine de la vie.
Il y a trois miracles décisifs dans l'histoire du Seigneur :
- sa venue en chair ou son entrée dans l'existence matérielle ;
- la réalisation de la vie, de la sainte communion avec Dieu dans cette existence corporelle ;
- l'élévation de cette vie à la liberté de la vie divine par la résurrection et l'ascension.
CONCLUSION
En terminant son récit, l'évangéliste rend compte de la manière dont il a procédé (v. 30) et du but en vue duquel il a écrit (v. 31).
Comment s'expliquer cette fin si brusque, après l'entretien de Jésus et de Thomas ? Le récit renfermé dans l'appendice du ch. 21 montre bien que l'auteur n'avait pas épuisé les matériaux en sa possession. Il n'y a donc pas à douter que cette fin ne soit en relation étroite, essentielle, avec l'intention qui a présidé à la narration tout entière, avec l'idée même du titre. Si l'auteur a voulu retracer le développement de la foi des disciples et de la sienne propre, la naissance de cette foi devait être le point de départ de la narration - c'est bien le cas ; comparez 1.19 et suiv. - et la consommation de cette foi devait en être le terme. Cette consommation, nous la trouvons dans l'exclamation de Thomas.
Il ne faut donc point s'étonner de ne pas rencontrer dans un tel évangile le récit de l'ascension, non plus que celui du baptême de Jésus. Ni l'un ni l'autre de ces événements ne rentrent dans le cadre que s'était tracé l'auteur. Et l'on voit combien sont dénuées de fondement les conséquences qu'une critique mal avisée a tirées de ce silence, pour contester soit la foi de l'auteur à ces événements, soit la réalité de ces faits eux-mêmes[13]. Si Jean croit à la réalité de la résurrection corporelle de Jésus, - et le chapitre précédent ne laisse pas de doute à cet égard, - il ne peut avoir admis que le corps du Ressuscité ait de nouveau été assujetti à la mort : il faut donc qu'il lui ait attribué, comme mode de départ, l'ascension telle que l'admettait l'Eglise apostolique en général. C'est ce que prouvent d'ailleurs les paroles qu'il met dans la bouche de Jésus, 6.62 et 20.17. C'est ce que prouverait au besoin son silence même, qui exclut toute autre supposition.
Notes
[1] Voir aussi l'exposé plus développé de l'auteur, dans son Commentaire sur l'évangile de Luc : 3e éd., t. II, p. 580-602.
[2] Das Leben Jesu, 1864, p. 288.
[3] Voir sur ce point l'Introduction au N. T. de l'auteur, t. II, p. 393-413, 552-563, et le travail de M. Ed. Riggenbach, Die Quellen der Auferstehungsgeschichte (dans le recueil dédié à M. d'Orelli, 1898) ; voir aussi Loofs, Die Auferstehungsberichte und ihr Werth, 1898.
[4] [L'auteur s'exprime moins catégoriquement sur l'inauthenticité de ce morceau dans son Introd. au N. T., II, p. 412 et 413. Après avoir discuté l'hypothèse de M. Conybeare, qui en fait l'œuvre du presbytre Aristion, il déclare « envisager la question comme encore ouverte. »]
[5] [Il est de mode, dans la critique actuelle, d'admettre que les premières et décisives apparitions ont eu lieu en Galilée (Matthieu, Marc) et de renvoyer au domaine de la légende celles à Jérusalem que racontent Luc et Jean. Voir les objections très habiles que présente contre ce point de vue Loofs (p. 18 et suiv.), qui soutient énergiquement - mais trop exclusivement - l'historicité des apparitions judéennes. Une critique impartiale reconnaîtra que les apparitions (comme qu'on les explique d'ailleurs) ont pu se produire et en Galilée et en Judée, ainsi que l'attestent les textes. Voir Dobschütz, Probleme des apostol. Zeialters, 1904, p. 19, et sur le travail cité de Riggenbach, qui montre clairement que, d'après Paul comme d'après les évangiles, les premières apparitions (Pierre, les Douze, etc.) ont dû avoir lieu à Jérusalem et qu'« une tradition qui ne connaîtrait que des apparitions galiléennes n'existe pas. »]
[6] [C'est l'opinion de M. A. Réville, qui pense que les chefs ont fait disparaître le corps pour éviter des rassemblements autour du tombeau et une surexcitation dangereuse des disciples et du peuple. Voir là-dessus les judicieuses réflexions de M. Stapfer (La mort et la résurrection de J.-C., p. 282-284). - Selon O. Holtzmann (Leben Jesu, p. 392 et 393), ce serait Joseph d'Arimathée, - à qui il ne convenait pas de garder un un crucifié dans son tombeau de famille, -qui aurait secrètement, le sabbat passé, fait déposer dans quelque autre tombe le corps de Jésus.]
[7] [Ou encore Joseph d'Arimathée ou Nicodème (Gfrœrer). Hase fait aussi appel à la puissance de guérison que possédait Jésus et qu'il aurait une fois revenu à la conscience, déployée sur lui-même !]
[8] Histoire évangélique, p. 706 et 707.
[9] Sans aller aussi loin que Reuss, Pressensé insistant sur la corporalité réelle du Ressuscité, donne en preuve le fait que Jésus, après la course d'Emmaüs, n'arriva pas à Jérusalem en même temps que ses deux compagnons, qui le précédèrent dans la chambre haute. (Jésus-Christ, 7e éd. p. 662). On nous permettra de ne pas attacher grand prix à cette raison : pourquoi n'y aurait-il pas eu un intervalle entre le moment de son retour et celui de son apparition au milieu des disciples ?
[10] [Ce point de vue paraît être aussi celui de M. Stapfer (ouvrage cité p. 271 et suiv., 275, 285, 296 et suiv.).]
[11] [Voir les développements de M. Stapfer sur ce sujet, ouvrage cité, p. 253-268.]
[12] [Il n'en est pas moins intéressant de constater que l'impossibilité d'expliquer les apparitions par des visions purement subjectives est aujourd'hui reconnue par maint théologien de gauche ; ainsi Dobschütz, qui déclare (ouvr. cité, p. 13-19) que la transformation des disciples, atterrés parle vendredi-saint, en confesseurs joyeux ne saurait se comprendre sans l'intervention d'un facteur objectif. Les apôtres ont fait des expériences - spécifiquement différentes de celles que peut faire un chrétien d'aujourd'hui - qui ne s'expliquent pas par des motifs simplement psychologiques. Wernle lui-même (Anfänge unserer Religion, 1901, p. 70) est disposé à admettre une action personnelle du Christ glorifié sur les disciples, qu'affirme plus nettement encore Otto (Leben und Wirken Jesu, 1902, p. 45).]
[13] Keim. III, p. 61 fi : « Jean ignore une ascension visible, quoique Jésus en parle une fois dans une parole » (6.62).