Jésus fait sentir à Marie son incompétence dans le domaine où elle s'ingère. La carrière dans laquelle il vient d'entrer est celle où il ne dépend plus que de son Père. Sa devise est désormais : Mon Père et moi. Marie doit apprendre à connaître en son fils le serviteur de Jéhova, de Jéhova seul. La locution : « Qu'y a-t-il entre moi et toi ? » est une expression fréquente dans l'A. T. Comparez Juges 11.12 ; 2 Samuel 16.10 ; 1 Rois 17.18 ; 2 Rois 3.13. On la rencontre même parfois dans le grec profane ; ainsi l'on cite la réponse d'un stoïcien à un moqueur, qui lui demandait, au moment où leur navire allait périr, si le naufrage était un mal ou non : « Qu'y a-t-il entre nous et toi, ô homme ? Nous périssons, et tu te permets de plaisanter ! » Cette formule signifie que la communion de sentiments à laquelle en appelle l'un des interlocuteurs est niée par l'autre, au moins sur le point particulier dont il s'agit. Marie avait bien compris sans doute qu'un grand changement s'opérait dans l'existence de son fils ; mais, comme il arrive souvent de nos connaissances religieuses, elle n'avait pas su tirer de ce fait si grave la conséquence pratique qui la concernait personnellement. Et c'est ainsi que, comme le dit Bæumlein, Jésus se voit dans le cas de repousser l'influence qu'elle prétend encore exercer sur lui. L'allocution γύναι, femme, se trouve expliquée par là. Dans la langue dans laquelle parlait Jésus, aussi bien que dans la langue grecque, ce terme ne renferme rien de contraire au respect et à l'affection. Dans Dion Cassius, une reine est abordée par Auguste avec cette expression. Jésus lui-même l'emploie en s'adressant à sa mère dans un moment d'inexprimable tendresse, lorsque, du haut de la croix, il lui parle pour la dernière fois, 19.26. Ici cette expression, toute respectueuse qu'elle soit, fait entendre à Marie que, dans la sphère où Jésus vient d'entrer, son titre de mère n'a plus de rôle à jouer. « C'est là pour elle, comme l'observe bien Luthardt, le commencement d'une douloureuse éducation. » Le milieu de cette éducation sera marqué par la question de Jésus : « Qui est ma mère et qui sont mes frères ? » (Luc 8.19 et suiv.) ; le terme, par cette seconde allocution : Femme (19.26), qui rompra définitivement la relation terrestre entre la mère et le fils. Marie sent en ce moment, pour la première fois, la pointe du glaive qui, au pied de la croix, transpercera son cœur. - Après lui avoir fait comprendre son incompétence, Jésus motive son refus. Les mots : « Mon heure n'est pas encore venue, » ont été compris par Euthymius, Meyer, Hengstenberg, Lange, Riggenbach Leben des Herrn Jesu, p. 374,), dans un sens très restreint : « l'heure d'opérer le miracle demandé. » Les paroles suivantes de Marie aux serviteurs supposeraient deux choses : la première, que Jésus a reçu un peu plus tard de son Père un signe intérieur qui lui a permis d'obtempérer au vœu de sa mère ; et la seconde, qu'il a fait connaître cette circonstance nouvelle à celle-ci par un geste ou par un mot. C'est beaucoup ajouter au texte. D'ailleurs comment Jésus, avant d'avoir reçu aucun signe de la volonté de son Père, eût-il pu dire : « pas encore, » mot qui signifierait nécessairement que la permission lui sera accordée plus tard ? Enfin, ce sens atténué que l'on donne ici à l'expression « mon heure » ne répond pas à la signification solennelle attachée à ce terme dans tout notre évangile. Mieux vaudrait, si l'on voulait s'en tenir à un sens si affaibli, donner à cette proposition, avec Grégoire de Naziance, une tournure interrogative : « L'heure (de mon émancipation, de mon autonomie) n'est-elle pas venue ? » Remarquons que l'expression « mon heure » se trouve liée ici au verbe est venue, comme dans tous les autres passages de Jean où elle est prise dans son sens le plus grave : « Son heure n'était pas encore venue » (7.30 ; 8.20 ; comparez 13.1). « L'heure est venue » (12.23 ; 17.1). Dans tous ces passages, son heure est celle de sa manifestation messianique, spécialement par la mort et par la glorification qui doit suivre. L'expression analogue mon temps, 7.6, s'applique aussi à sa manifestation messianique, mais par l'entrée royale à Jérusalem. C'est ce sens qui me paraît dominer ici. Jésus fait comprendre à Marie, impatiente de le voir gravir les degrés du trône, que l'heure de l'inauguration de sa royauté messianique n'a point encore sonné. C'est dans sa capitale, Jérusalem, dans son palais, le temple, et non point au sein de sa famille, que doit avoir lieu sa manifestation solennelle comme Messie (Malachie 3.1 : « Et alors il entrera dans son temple »). Ce sens de l'expression : mon heure, ne pouvait être étranger à l'esprit de Marie. Que de fois, dans ses entretiens avec Jésus, ne s'était-elle pas sans doute servie elle-même de cette expression, en lui demandant : Ton heure viendra-t-elle enfin ? Cette heure était celle vers laquelle se lançait tout son désir d'Israélite et de mère. - Jésus repousse la demande de Marie, mais uniquement dans ce qu'elle a d'ambitieux. Comme souvent dans ses entretiens il répond moins à la question qui lui est adressée qu'à l'esprit dans lequel la question est faite (comparez 2.19 ; 3.3 ; 6.26). Il saisit ainsi la personne de son interlocuteur jusque dans son for le plus intime. Marie désire un miracle éclatant, comme signe public de son avènement ; Jésus pénètre cette pensée ambitieuse et trace aux désirs de Marie une limite qu'ils ne tenteront plus de franchir. - Mais, d'autre part, Jésus n'en comprend pas moins qu'il y a quelque chose à faire en vue de la difficulté présente :