Jésus n'est pas plus ébloui par ce succès apparent qu'il n'a été découragé par le revers qu'il a essuyé dans le temple. Il discerne la nature insuffisante de cette foi. Il y a une sorte de jeu de mots dans le rapport entre le οὐκ ἐπίστευεν, il ne croyait pas, ne se confiait pas, et le ἐπίστευσαν, Ils crurent, v. 23. Tandis qu'eux, ne considérant que les faits extérieurs, les miracles, croyaient, lui (αὐτος δέ), ne s'arrêtant pas aux apparences, ne croyait pas : il n'avait pas foi à leur foi. C'est qu'il n'y reconnaissait pas l'œuvre de Dieu. En conséquence il ne les traitait pas non plus comme croyants. Comment se manifestait cette attitude de défiance ? Il est difficile de le préciser. Il s'agit probablement plutôt, dans la pensée de Jean, d'une certaine réserve de nature morale, que d'actes extérieurs positifs, tels que la réticence sur sa doctrine ou la solitude dans laquelle il se serait renfermé. Luthardt : « Comme eux-mêmes ne se donnaient pas moralement à lui, il ne se donnait pas moralement à eux. » C'est un observateur profondément initié aux impressions de Jésus que celui qui a saisi et fait ressortir dans sa conduite ce trait délicat. S'il était lui-même l'un des disciples dont l'appel est raconté au ch. 1, il devait bien sentir en effet la différence entre la conduite de Jésus envers ces gens et la manière dont il s'était comporté envers lui et ses condisciples. Qu'on se représente un pareil trait inventé au IIe siècle ! - Rien dans le texte n'oblige à identifier la connaissance supérieure de Jésus avec la toute-science divine. L'évangéliste connaissait sans doute par lui-même ce regard limpide et pénétrant (ἐμβλέπειν), qui lisait dans les cœurs comme dans un livre ouvert. Cette science supérieure de Jésus est le plus haut degré du don du discernement des esprits (1 Corinthiens 12.10 ; 1 Jean 4.1).
La proposition : et parce que… généralise la donnée du v. 24. Elle signifie que, dans aucun cas, Jésus n'avait besoin de recourir à des informations, pour savoir ce qu'il avait à penser de tel ou tel homme. Cette faculté de discernement était inhérente à sa personne (lui-même) et par conséquent permanente (imparfait connaissait) - Ἵνα, afin que, n'est pas plus ici qu'ailleurs, la simple périphrase de l'infinitif (contre Weiss). L'idée de but, qui demeure toujours attachée à ce mot, s'explique par la tendance à se satisfaire qui est inhérente au besoin de savoir. - L'article τοῦ, devant ἀνθρώπου, « l'homme, » peut s'expliquer, soit dans le sens générique : l'homme en général, soit, ce qui est peut-être plus juste dans le sens tout à fait individuel : l'homme avec lequel il avait affaire dans chaque cas donné (Meyer). Mais, même dans cette dernière explication, le sens générique peut être appliqué au ἐν τῷ ἀνθρώπῳ, dans l'homme, dans la proposition suivante. Le car signifierait qu'il connaissait chaque représentant du type, parce qu'il connaissait à fond le type lui-même. Cependant il est plus simple de donner à cette expression : dans l'homme, le même sens individuel que dans la proposition précédente, et d'expliquer le car par le mot : lui-même. Il n'avait pas besoin d'informations ; car par lui-même il connaissait…
Sur le fond de cette situation générale se détache, comme tableau particulier, la scène de l'entretien avec Nicodème. Ce trait est-il cité comme un exemple, de cette foi juive qui n'est qu'une forme de l'incrédulité, 2.23 (comparez 3.2), ainsi que le pense Baur, ou au contraire comme une exception à l'attitude pleine de réserve prise par Jésus et décrite v. 24-25 (Ewald) ? L'opinion de Baur se heurte au fait que Nicodème est plus tard devenu croyant (ch. 7 et 19), de sorte que l'exemple aurait été fort mal choisi. D'autre part, le texte n'indique pas non plus que le fait suivant soit raconté comme déviation de la ligne de conduite tracée 2.24 ; et le v. 2 fait même rentrer Nicodème dans la classe des personnes décrites v. 23-25. Lücke ne voit dans ce récit qu'un exemple du savoir surnaturel de Jésus, mais cette idée ne répond pas suffisamment au contenu si grave de l'entretien. Aux yeux de Reuss, Nicodème est un type, créé par l'évangéliste, de ce « judaïsme lettré et savant dont la science est nulle et qui a tout à apprendre de Jésus. » Mais Nicodème reparaît plus tard à deux reprises, jouant un rôle dans l'histoire de Jésus (ch. 7 et 19) ; il n'est donc pas créé uniquement pour donner ici à Jésus l'occasion de le convaincre d'ignorance. Si l'auteur a inséré ce trait dans son récit, c'est qu'il y a vu l'exemple le plus mémorable de la révélation que Jésus avait donnée de sa personne et de son œuvre, dans les premiers temps de son ministère ; comparez Weiss et Keil. - Le rôle de cet entretien dans notre évangile, peut être comparé à celui du sermon sur la montagne, dans l'évangile de Matthieu : ces deux morceaux ont un caractère inauguratif. - Quant à Nicodème, il est à la fois un exemple et une exception : un exemple, puisque les miracles ont été l'occasion de sa foi ; une exception, puisque la manière dont Jésus le traite, prouve qu'il espère en l'heureux développement de cette foi. La foi caractérisée v. 23 à 25, comme l'observe Luthardt. n'est pas la foi réelle, mais n'est pas non plus l'incrédulité. De ce point il peut y avoir rechute ou progrès. - Comment l'évangéliste a-t-il eu connaissance de cet entretien ? Jésus ou Nicodème le lui auraient-ils raconté ? La première supposition (Meyer) a quelque chose d'improbable. Dans la seconde, on se demande si Nicodème comprenait assez pour si bien retenir. Pourquoi Jean lui-même n'aurait-il pas assisté à l'entrevue, lors même qu'elle avait lieu de nuit ? Comparez v. 11.
Mais cette question est subordonnée à une autre. L'entretien lui-même, tel que nous l'avons sous les yeux, n'est-il point une libre composition de l'auteur, dans laquelle il a réuni divers éléments de l'enseignement ordinaire de son Maître ou même, comme dit Keim, mis dans sa bouche un sommaire fort spirituel de sa propre dogmatique semi-gnostique ? Enfin, sans aller aussi loin, ne peut-on pas supposer du moins que la subjectivité de l'auteur a, sans qu'il s'en doutât lui-même, influencé plus ou moins cet exposé, surtout vers la fin de l'entretien ? C'est ce que nous aurons à examiner. Quelle sera pour cela notre pierre de touche ? Si l'application directe, naturelle, des paroles de Jésus à Nicodème le pharisien se maintient jusqu'au bout, nous reconnaîtrons à ce signe l'authenticité du compte-rendu. Si, au contraire, le discours se perd, en avançant, dans de vagues généralités sans à propos et sans rapport direct à la situation donnée nous trouverons dans ce fait l'indice d'une composition plus où moins artificielle.