Après avoir ainsi décrit la vie qu'il désire communiquer au monde, Jésus revient à sa demande : Glorifie-moi, du v. 1. Il l'a motivée par ce qu'il doit faire à l'avenir ; il la justifie maintenant par ce qu'il a déjà fait jusqu'ici. Autant qu'il a pu le faire ici-bas, dans sa condition terrestre, il a glorifié Dieu, fait briller dans le cœur des hommes son caractère saint et bon. Mais pour faire plus, il lui faut une nouvelle position avec de nouveaux moyens d'action. C'est ainsi qu'est préparée au v. 4 la répétition de sa demande dans le v. 5. - La leçon alex. τελειώσας, ayant accompli, me paraît plus grecque qu'hébraïque, en d'autres termes plus alexandrine qu'apostolique. La juxtaposition des deux verbes dans le T. R. est donc à mon sens préférable à leur agencement syntactique dans l'autre texte. - Ce mot : « J'ai accompli l'œuvre, » exprime avec une candeur sublime le sentiment d'une conscience parfaitement pure. Il n'aperçoit dans son passé, en ce moment suprême, aucun mal commis, ni même aucun bien omis. Le devoir de chaque heure a été parfaitement rempli. Il n'y a eu, durant cette vie d'homme qu'il a maintenant derrière lui, non seulement aucune tache, mais aucun déficit dans l'accomplissement de sa mission de faire resplendir la perfection divine.
Verset 5. Les moyens d'action plus puissants dont il a besoin pour continuer cette tâche, il ne peut les obtenir qu'en recouvrant son état antérieur à l'incarnation. Et c'est là le but pour lequel il le redemande. Il ne saurait y avoir témérité de sa part à le faire, puisque cet état de gloire divine appartient à son essence et qu'il y a volontairement renoncé pour servir Dieu ici-bas. - Par les mots : auprès de toi-même, Jésus oppose la sphère divine à celle dans laquelle il vit présentement (sur la terre, v. 4) ; 13.32. - L'expression : la gloire que je possédais, est opposée à son abaissement actuel. Sans doute dans son état humain il a aussi une gloire, même une gloire « comme celle du Fils unique venu du Père » (1.14). Mais elle diffère de sa gloire céleste, comme la forme dépendante de l'existence humaine diffère de la forme autonome de l'existence divine. Cette position filiale par rapport à Dieu, qu'il possède comme homme, n'est qu'un reflet de la position filiale qu'il a possédée comme Dieu. Reuss pense que ce verset n'implique point la préexistence absolue, l'éternité, mais uniquement une certaine antériorité par rapport au monde. Mais, au point de vue biblique, le monde embrasse tout ce qui appartient à la sphère du devenir, et au-dessus de cette sphère il n'y a que l'être, l'éternité. Comparez l'opposition de γίνεσθαι et de εἶναι 1.1,3 ; 8.58 ; Psaume 90.2. - Παρά σοι, auprès de toi, ne peut avoir le sens purement idéal que lui donnaient les Sociniens et qu'ont essayé de nouveau Beyschlag[1], Sabatier et d'autres, sous des formes un peu différentes. Cette théorie fait violence aux termes de Jean, non moins qu'à ceux de Paul (Philippiens 2.6-11). Celui qui dit : J'avais… auprès de toi, accentue sa propre personnalité antérieurement à l'incarnation, non moins que celle de Dieu (v. 24). Le moi qui redemande la gloire est celui qui l'a possédée. Il est également impossible de surprendre ici la moindre trace de l'idée que Sabatier trouve dans le passage de Paul (Philippiens), celle d'un progrès, de la gloire du Christ avant sa vie terrestre à celle qu'il obtient après. La seule différence entre ces deux états, c'est que cette dernière gloire, il la possède dans son humanité même, élevée dans la sphère de l'existence divine (Actes 7.56 ; Matthieu 26.64, où le terme de Fils de l'homme est encore appliqué au Christ glorifié). Voir à 8.58. - De ce que Jésus dit : avant que le monde, fût, et non : « avant que je vinsse dans le monde, » Schelling[2] concluait que l'abaissement du Logos avait commencé dès la création, et non point seulement avec l'incarnation. Cette conclusion n'est pas fondée exégétiquement ; car Jésus ne veut ici qu'opposer cette gloire à une gloire qui aurait eu un commencement quelconque dans le temps.
Versets 6 à 19 : Jésus demande le maintien de ses apôtres dans la foi et leur pleine consécration à l'œuvre divine.
Il me paraît que c'est tout à fait à tort que Weiss rattache, avec Lücke, de Wette, etc., le passage v. 6-8 à ce qui précède, comme développant l'œuvre de Christ sur la terre et destiné à motiver encore la première demande : Glorifie-moi. Il s'agit plutôt dès maintenant de ce que les disciples sont devenus par l'œuvre de Christ, afin de motiver la prière en leur faveur (v. 9). Comme c'est en vue de l'œuvre de Dieu que Jésus a redemandé sa gloire, c'est aussi en vue de cette œuvre qu'il recommande à son Père les instruments qu'il s'est choisis et préparés pour la continuer. Cette prière a d'abord un caractère tout à fait général : Je prie pour eux, v. 9 : puis elle se précise et se formule en deux demandes distinctes : τήρησον, garde-les (v. 11), et ἁγίασον, sanctifie-les (v. 17), qui sont le pendant du δόξασόν με, glorifie-moi, pour Jésus lui-même. Les v. 6-8 préparent la première demande générale, qu'achèveront de motiver les v. 9 et 10.
Notes
[1] Beyschlag lui-même paraît avoir modifié son point de vue et admis deux théories contradictoires dans notre évangile.
[2] Dans ses cours oraux.