Si Jésus demande pour eux l'esprit de la charge (v. 17), c'est qu'il leur a confié la charge elle-même. Le terme ἀπέστειλα, j'ai envoyé, fait allusion au titre d'apôtres qu'il leur a donné. Mais comment Jésus dit-il qu'il les a envoyés dans le monde, eux qui y sont encore, qui y ont toujours été ? C'est qu'il les a attirés à lui et élevés dans une sphère supérieure à la vie du monde (v. 16), d'où il les envoie maintenant au monde, aussi réellement qu'il a lui-même été envoyé du ciel. Et la mission qu'il leur donne n'est que la continuation de celle que le Père lui a donnée (καθώς, selon que) ; voilà le premier motif qu'il fait valoir en faveur de sa prière : Sanctifie-les.
Le second est exposé v. 19. Le sens de καί, et, au commencement de ce verset, est celui-ci : « Et afin d'obtenir pour eux cette consécration que je demande, je commence par consommer la mienne propre. » Jésus ne demande rien au Père qu'après avoir fait ou en faisant lui-même ce qui dépend de lui pour que sa prière puisse se réaliser : comparez v. 4, 6, 8, 12, 14. C'est sur ce qu'il fait pour sa propre sanctification que sera fondée la leur. Les mots ὑπὲρ αὐτῶν, pour eux, sont en tête parce qu'ils font ressortir le but de son travail sur lui-même. Le mot sanctifier n'implique nullement, comme nous l'avons vu, l'éloignement d'une souillure ; car il n'est point synonyme de purifier (καθαρίζειν) ; c'est donc à tort que quelques-uns ont trouvé dans cette parole une preuve de l'existence du péché en Jésus. Le plus grand nombre des interprètes (Chrysostome, Meyer, Reuss, Weiss, Wahle, Holtzmann, etc.) appliquent ce mot à la consécration que Jésus fait en ce moment de sa personne en vue de sa mort expiatoire. Weiss appuie ce sens sur l'emploi ordinaire dans l'A. T. du mot hiquedisch pour désigner l'idée de sacrifier. Mais cette dernière raison ne prouve rien ; car ce terme, ainsi que le mot grec, désigne toute consécration, même celle qui n'aboutit point à la mort ; comparez Matthieu 23.17, que nous venons de citer (⇒). Et ce sens n'est pas admissible ici, parce qu'il est inapplicable dans la proposition suivante, à moins de voir avec Chrysostome dans la sanctification des apôtres leur acceptation du martyre, ou de l'appliquer, comme Meyer et Reuss, au don du Saint-Esprit comme résultat de la mort expiatoire, ou de renoncer à donner le même sens au verbe ἁγιάζειν dans les deux propositions et de trouver là une finesse particulière (Weiss, Holtzmann), toutes interprétations assez improbables : la première, parce que la plupart des apôtres ne paraissent point avoir été martyrs : la seconde, parce que la relation entre les deux actes de consécration serait beaucoup trop indirecte ; la troisième, parce que le ἵνα, afin que, aussi bien que le καί, eux aussi, impliquent deux consécrations de nature homogène. Il faut donc en rester avec Calvin au sens naturel du mot ἁγιαζειν : enlever une chose à l'usage profane pour la consacrer au service de Dieu. Jésus a possédé une nature humaine telle que la nôtre, douée d'inclinations et de répugnances semblables aux nôtres, mais parfaitement légitimes. Cette nature, il en a fait continuellement une sainte offrande ; négativement, en l'immolant là où elle était en contradiction avec sa mission (la culture des arts, des sciences, par exemple, ou la vie de famille) : positivement, en consacrant à sa tâche assignée de Dieu toutes ses forces, tous ses talents naturels et spirituels. C'est ainsi « qu'il s'est offert lui-même à Dieu sans aucune tache, par l'Esprit éternel » (Hébreux 9.14). Qu'il s'agît d'une satisfaction à sacrifier, comme au désert, ou d'une douleur à accepter, comme à Gethsémané, il assujettissait incessamment sa nature à l'œuvre à laquelle l'appelait la volonté du Père. Et cela ne s'est point opéré d'une fois. Sa vie humaine a reçu ce sceau de la consécration d'une manière croissante jusqu'à l'entière et finale immolation de la mort, où « par les choses qu'il a souffertes » il a achevé « d'apprendre l'obéissance » (Hébreux 5.8). - Les pronoms je et moi-même font ressortir l'action énergique que Jésus a dû exercer sur lui-même pour atteindre ce résultat. - Par là Jésus a réalisé en sa propre personne la consécration parfaite de la vie humaine, et il a ainsi posé le fondement de la consécration de cette vie chez tous les siens. C'est ce qu'exprime la proposition suivante : Afin qu'eux aussi soient sanctifiés, qui développe le sens des premiers mots : pour eux. Selon Weiss, Jésus parlerait ici d'un fait purement négatif : l'enlèvement, par le sacrifice expiatoire de Christ, de la coulpe résultant des souillures contractées par le fidèle, coulpe qui empêcherait sa consécration à Dieu. C'est méconnaître la différence de sens entre les deux termes sanctifier et purifier, et changer arbitrairement le sens qu'avait le mot sanctifier dans la première proposition. Le sens est bien celui-ci : La sanctification de chaque croyant n'est autre que la communication que Jésus lui fait de sa propre personne sanctifiée. C'est ce qu'il avait déjà fait entendre 6.53-57,63 et ce que saint Paul développe Romains 8.1-3, où il montre que Christ a commencé par condamner le péché dans la chair (condamné à ne pas être), afin que la justice (morale), exigée par la loi, soit réalisée en nous. Jésus a créé une humanité sainte en sa personne, et l'Esprit a la tâche et le pouvoir de reproduire en nous cette humanité nouvelle. « La loi de l'Esprit de vie qui est en Jésus-Christ m'a affranchi de la loi du péché et de la mort ». En ce point, comme dans tous les autres, le rôle de l'Esprit consiste à prendre de ce qui est à Jésus (cette vie d'homme parfaitement sainte), pour nous le donner. Si cette vie sainte n'eût pas été réalisée en Christ, l'Esprit n'aurait rien à nous communiquer sous ce rapport, et la sanctification de l'humanité resterait une aspiration stérile. Il est difficile de comprendre comment Weiss peut dire que dans cette interprétation tout se réduit à l'imitation de l'exemple de Christ. - Remarquons enfin qu'en raison du v. 17, il s'agit ici des apôtres, non pas seulement comme chrétiens, mais spécialement comme ministres (v. 18). Jésus lui-même, tout en se sanctifiant comme homme et pour réaliser en lui l'idéal de la sainteté humaine, s'est sanctifié en même temps comme Sauveur et pour rendre la vie à l'humanité. De même la tâche des apôtres ne sera pas seulement de réaliser la consécration sous cette forme générale sous laquelle y sont appelés tous les croyants ; en les affranchissant de toute vocation terrestre et les envoyant au monde comme ses ambassadeurs, Jésus a voulu que leur sanctification personnelle s'opérât sous la forme particulière de l'apostolat. Cette forme n'est pas plus sainte, mais elle a de plus que toute vocation terrestre le caractère d'une consécration spéciale à l'œuvre de Dieu. Ἐν ἀληθείᾳ, en vérité, vu le manque d'article, doit prendre ici le sens adverbial : d'une manière vraie, en opposition soit à la fausse consécration pharisaïque, soit à la consécration rituelle du sacerdoce lévitique. - C'est ainsi que de cette demande générale : Je te prie pour eux, se sont dégagées ces demandes bien graduées : « Maintiens-les dans la sainteté ! Consacre-les par une sainteté croissante, afin qu'ils deviennent après moi et comme moi les agents de la sanctification du monde ! » Il est naturel que de là Jésus passe à une prière en faveur du monde lui-même, du moins quant à sa future partie croyante, v. 20 à 26. Jésus prie pour les croyants et demande pour eux deux choses : v. 20 et 21, l'unité spirituelle ; v. 22 à 24, la participation à sa gloire ; enfin il justifie ces demandes dans les v. 25 et 26.
Versets 20 à 26 : Jésus prie pour l'unité des croyants avec lui et entre eux.