Si la parole de Jésus est la norme du jugement, c'est que c'est celle de Dieu même, et pour le fond (τί εἴπω) et pour la forme (τί λαλήσω). L'ἐντολή, le commandement, dont parle ici Jésus, n'est pas un mandat reçu une fois pour toutes avant de quitter le ciel. Cette idée est incompatible avec 3.34 ; 5.19-20,30 ; 8.16 (voir Gess, p. 542-543). Jésus reçoit pour chaque cas le mandat qu'il a à remplir ; il entend avant de parler, et il entend parce qu'il écoute. Cette docilité constante provient chez lui (v. 50) de la certitude qu'il a de la force vivifiante et régénératrice de cette parole que lui confie le Père. Quelles que soient les objections qu'elle soulève, les doutes qu'on y oppose, il est conscient de sa vertu par laquelle elle produit dans les âmes la vie éternelle. Voilà pourquoi (aussi, v. 50b) il la rend aux hommes telle qu'il la reçoit, sans se permettre d'y rien changer. Comparez 5.30 ; 7.16-17 ; 8.28 ; puis 6.63,68.
Jean formule très exactement dans ces quelques propositions la valeur absolue que Jésus a constamment attribuée dans notre évangile à sa personne et à sa parole. Ce sommaire ne saurait être celui de discours que l'évangéliste aurait la conscience d'avoir composés lui-même, car il ne pourrait dresser ce formidable réquisitoire contre l'incrédulité d'Israël au nom de discours que Jésus n'aurait jamais tenus, pas plus qu'il n'aurait pu motiver son acte d'accusation, dans le v. 37, par des miracles qui ne seraient que ses inventions propres. Lui attribuer un tel procédé, ce serait faire de lui un impudent imposteur ou un forcené. Et que penser de l'écrivain qui mettrait dans la bouche de Jésus ces paroles : Je n'ai rien dit de moi-même, mon Père m'a commandé ce que je dois dire et comment je dois le dire, et qui lui ferait dire cela, tout en ayant la conscience de l'avoir fait parler tout du long et de le faire encore en ce moment parler lui-même ? Y a-t-il là assez d'impossibilités morales ? Remarquons aussi combien ce coup d'œil rétrospectif, interrompant la narration, manquerait d'à-propos si on le supposait composé au second siècle, à une époque où la question du rejet des Juifs n'était plus une actualité ; combien au contraire il est naturel de la part d'un homme qui a été lui-même témoin de ce fait anormal et inattendu de l'incrédulité juive !
Avant de quitter cette seconde partie du récit évangélique, jetons encore un coup d'œil en arrière sur la marche de la narration. Nous avons vu s'accomplir sous nos yeux, à travers toutes ses péripéties si dramatiquement retracées, le développement de l'incrédulité nationale et la séparation progressive entre une population presque tout entière fanatisée par ses chefs et une faible minorité de croyants. Eh bien ! supprimons un instant par la pensée tout ce tableau, tous ces voyages de Jésus à Jérusalem, tous ces conflits au centre même de la théocratie - ainsi qu'on doit le faire dès qu'on rejette la crédibilité de notre évangile ; - nous voici en face de la catastrophe finale attestée par les synoptiques non moins que par saint Jean : comment expliquer ce soudain et tragique dénouement ? Uniquement par les froissements qui ont eu lieu dans une province reculée de la Terre-Sainte, à l'occasion de quelques guérisons sabbatiques ? Non ; l'historien sérieux, même en tenant compte de l'entrée du jour des Rameaux, ne pourra jamais se passer de tout cet ensemble de luttes hiérosolymitaines auxquelles nous venons d'assister.
TROISIÈME PARTIE
La troisième partie de l'évangile retrace les derniers moments que Jésus a passés avec ses disciples ; en nous faisant connaître les suprêmes manifestations de son amour envers eux, elle nous initie au plein développement de la foi dans leur cœur. Jean oppose ainsi au sombre tableau de l'incrédulité israélite le tableau lumineux de la formation de la foi, chez les futurs fondateurs de l'Eglise. Christ opère cette œuvre dans le cœur des siens : 1o par deux actes, l'ablution des pieds et l'éloignement de Judas, par lesquels il purifie le cercle apostolique des derniers restes du messianisme charnel ; 2o par une série de discours, dans lesquels il prépare ses disciples à la prochaine séparation, leur donne les instructions nécessaires en vue de leur futur ministère et élève leur foi en sa personne à toute la hauteur qu'elle peut atteindre en ce moment ; 3o par une prière d'actions de grâces, par laquelle il appose le sceau à son œuvre maintenant achevée. Sous l'empire de ces dernières manifestations, la foi des disciples arrive à sa perfection relative, comme les fruits à leur maturité aux chauds rayons du soleil d'automne. Cette foi subit ici une double épreuve, celle de l'humiliation, par l'abaissement profond de Jésus dans l'acte du lavement des pieds, et celle du sacrifice d'eux-mêmes, par la perspective d'une lutte violente à accepter de la part du monde et d'une victoire à remporter uniquement par la force spirituelle du Christ. Que deviennent, avec de telles perspectives, les espérances terrestres qu' ils entretenaient encore dans leur cœur ? Mais la foi des apôtres sort de cette épreuve triomphante et purifiée. Elle a saisi la personne divine du Christ : « Nous croyons que tu es issu de Dieu » (16.30). Cela suffit ; Jésus répond :« Enfin vous croyez » (16.31). Et il bénit son Père avec effusion (ch. 17) de lui avoir donné ces onze qui croient en lui et qui amèneront le monde à la foi.
Ainsi donc trois sections :
- La purification de la foi des apôtres par deux faits décisifs ; 13.1-30.
- L'affermissement et le développement de cette foi par les derniers enseignements de Jésus, qui renferment la révélation suprême de sa personne ; 13.31 à 16.33.
- L'action de grâces pour ce ministère terrestre maintenant terminé ; ch. 17.
Première section
Les faits.
- L'ablution des pieds : v. 1 à 20
- L'éloignement de Judas : v. 21 à 30
I. L'ablution des pieds : v. 1 à 20.
Cette section comprend un préambule (v. 1-3), le fait (v. 4-11), enfin l'explication de ce fait (v. 12-20).
1o Versets 1 à 3 : préambule.
Nous avons déjà trouvé, au commencement de plusieurs récits, de courtes introductions décrivant la situation à la fois extérieure et morale dans laquelle s'est accompli le fait qui va être raconté : ainsi 2.23-25 ; 3.22-24 ; 4.1-3,43-45. Chacun de ces préambules est, par rapport au récit qui doit suivre, ce que le prologue 1.1-18 est pour l'évangile tout entier, un coup d'œil général propre à orienter d'avance le lecteur. Tel est le but du préambule v. 1-3. Et de même que la substance du prologue général est empruntée à l'enseignement de Jésus dans la suite de notre évangile, nous constatons aisément que ce préambule particulier est tiré tout entier des faits et discours qui suivront.