En déclarant que cette voix ne s'est pus fait entendre à cause de lui, Jésus ne veut pas dire qu'il n'a pas besoin d'être fortifié, mais seulement qu'il n'aurait pas eu besoin de l'être de cette manière, c'est-à-dire par une manifestation sensible. Ce que la démarche des Grecs a été pour lui, en l'éveillant vivement au sentiment de la gravité exceptionnelle de l'heure présente, ce phénomène céleste doit l'être pour eux, en leur révélant l'importance décisive de la crise qui s'accomplit en ce moment. Et d'abord, quant au monde, cette heure est celle de la révolution la plus radicale (v. 31-32) : c'est celle de son jugement (v. 31a), de l'expulsion de son ancien maître (v. 31b) ; et de l'avènement de son nouveau monarque (v. 32). Le mot νῦν, maintenant, au commencement des deux premières propositions, fait expressément ressortir ce caractère décisif du moment présent pour l'humanité.
Juger, c'est constater l'état moral, non seulement en mal, mais aussi en bien. Je ne puis donc accepter le sens que Weiss donne ici au mot κρίσις, jugement, en l'appliquant uniquement à la condamnation du monde comme conséquence du rejet et de la mort de Christ. Sans doute la croix fonde la condamnation du monde, en dévoilant complètement l'état moral de l'humanité naturelle. Ce trône, dressé à Jésus par l'homme, manifeste ce que son cœur recèle d'hostilité contre Dieu. Mais ce n'est pas là le seul côté du jugement du monde par l'œuvre du Christ ; comparez 3.21 à la suite de v. 18-20. En passant devant la croix, une partie des hommes y trouvent par la foi leur salut, tandis que l'autre partie par l'incrédulité consomme sa condamnation. Voilà le jugement du monde qui résulte du Vendredi-Saint. Il commencera intérieurement ce jour-là même. Sa première grande manifestation extérieure sera la Pentecôte ; la seconde, la ruine de Jérusalem. Le jugement final universel en sera la solennelle ratification (v. 48).
Mais, en même temps que la croix fera paraître l'état moral du monde, elle épuisera la mesure de support accordée à son prince. Le crucifiement du Fils de Dieu est le plus odieux, le plus impardonnable forfait de Satan ; ce crime met fin à la longanimité de Dieu envers lui et, en conséquence à sa domination sur l'humanité. Les rabbins désignent habituellement Satan comme le prince du monde (Sar haolam). Mais ils placent les Juifs en dehors de son empire, qui ne comprend que les Gentils. Jésus au contraire y fait rentrer ce peuple rebelle (ch. 8), qu'il appelle même particulièrement le monde (15.18). - Dehors ne signifie pas seulement : hors de sa charge et de son pouvoir, mais avant tout : hors de son ancien domaine, le monde, l'humanité naturelle. Ce sens ressort de la relation de ces mots avec ceux qui précèdent. « Avec la consommation de l'œuvre rédemptrice, dit Weiss, commence l'expulsion du diable. » Une âme lui est enlevée après l'autre et le progrès va croissant jusqu'au dernier jour. Ainsi cette parole ne contredit point celles qui attribuent encore à Satan une activité dans le monde.
A la destitution de l'ancien dominateur correspond l'avènement du nouveau souverain. Jésus se désigne expressément comme celui qui est appelé à remplir ce rôle : κἀγώ, et moi. - Mais, chose surprenante, lui qui se substitue à Satan, ce n'est pas sur cette terre, d'où Satan est chassé qu'il établit son règne. Les Juifs se représentaient que le Messie deviendrait ici-bas le successeur de son adversaire, qu'il serait un autre prince de ce monde. Mais non, il quittera la terre aussi bien que son rival : il devra en sortir pour être élevé au-dessus d'elle, et c'est de cette sphère supérieure qu'il attirera à lui ses sujets et réalisera son règne. Pour peu que l'on soit familiarisé avec le langage de Jean on comprend qu'il faut prendre ici l'expression être élevé dans le même sens amphibologique que 3.14 et 8.28 : sa suspension à la croix est identifiée avec l'élévation sur le trône dont elle est pour lui le chemin. Meyer objecte contre ce double sens du mot être élevé le régime ἐκ τῆς γῆς, hors de la terre, qui prouve, selon lui, que Jésus pense non à sa mort, mais à l'ascension. Il est bien évident sans doute que l'expression hors de la terre ne se rapporte pas seulement à la petite distance de deux ou trois coudées entre le sol et les pieds du crucifié. Mais c'est cette expression même : hors de la terre, qui force à voir dans le mot être élevé une allusion au supplice de la croix. Si Jésus eût pense à l'ascension seule, le régime naturel de être élevé eût été dans le ciel ou auprès du Père. En disant « hors de la terre, » il indique la manière violente dont il sera expulsé de ce domaine où il doit régner. Un abîme se creusera momentanément entre cette terre et lui ; c'est là ce qui rendra nécessaire pour un temps la forme céleste et invisible de son règne. Or c'est à la croix que sera due cette séparation temporaire : comparez Galates 6.14.
La croix et l'ascension réunies ont donc affranchi Jésus de tous les liens terrestres et spécialement de toutes ses obligations nationales envers Israël. Elles l'ont ainsi mis en demeure d'étendre au monde entier son activité, de devenir le Seigneur de tous (Romains 10.12). C'est ce qui fait qu'il peut dire : « Je les attirerai tous à moi ; » tous, non seulement les Juifs, mais tous les hommes, et par conséquent les Grecs. De ce mot tous et de ce futur j'attirerai ressort clairement sa réponse à la demande qui avait provoqué ce discours. L'heure de l'appel des Grecs approche ; mais, avant qu'elle sonne, une autre heure doit sonner ! Plusieurs restreignent le tous aux élus ; d'autres lui donnent ce sens : des hommes de tout peuple ; Meyer paraît y trouver la notion du salut final universel. Mais ἑλκύειν, attirer, ne désigne pas nécessairement un attrait efficace. Ce mot peut se rapporter seulement à la prédication de la croix dans le monde entier et à l'action du Saint-Esprit qui l'accompagne. Cet attrait céleste n'est point irrésistible, - Le dernier mot : à moi, littéralement : à moi-même, fait ressortir la position personnelle de Jésus comme centre supra-terrestre du règne de Dieu. Une fois élevé au ciel, il devient tout ensemble l'auteur et le but de l'attrait divin, et groupe autour de lui son nouveau peuple, céleste comme lui.
Ces deux versets résument toute l'histoire de l'Eglise au point de vue négatif et polémique : la destruction graduelle du règne de Satan, soit au point de vue positif : l'établissement progressif du règne de Dieu.