Plusieurs interprètes rapportent ces mots : Ne t'ai-je pas dit… ? à l'entretien v. 23-27. Et c'est bien, en effet, aux expressions : Celui qui croit en moi (v. 25 et 26), et : Crois-tu cela ? (v. 27), que fait penser cette parole de Jésus : Si tu crois… Mais l'expression caractéristique dans notre verset : la gloire de Dieu, manque dans ces déclarations, tandis qu'elle constitue le trait saillant de la promesse du v. 4. C'est donc cette dernière promesse que Jésus rappelle surtout à Marthe. Il savait bien qu'elle avait été rapportée aux deux sœurs par le messager ; elle avait formé le point de départ de l'entretien v. 23-27, qui n'en était que la confirmation et le développement. - La gloire de Dieu est ici, exactement comme Romains 6.4, le triomphe éclatant de la toute-puissance de Dieu, au service de son amour, sur la mort et la corruption (v. 39). Voilà le spectacle magnifique que Jésus promet à Marthe et qu'il oppose aux impressions pénibles qu'elle redoute pour les assistants et pour elle-même, une fois que la pierre aura été enlevée. - Il n'y a pas de reproche dans ces mots : Ne t'ai je pas dit…, comme si Marthe manquait de foi en parlant comme elle le fait. En face des signes manifestes de la dissolution déjà commencée, Jésus l'exhorte à un suprême acte de foi, en lui donnant sa promesse pour point d'appui. Elle a déjà gravi les pentes ardues de la montagne : plus qu'une dernière cime à atteindre, et le spectacle de la gloire de Dieu, de la vie triomphant de la mort, se déploiera à ses regards. L'homme voudrait toujours voir pour croire ; Marthe est appelée à donner l'exemple de la marche inverse : croire pour voir. Ces mots de Jésus n'impliquent pas qu'il fasse dépendre, comme le pensent Meyer, Weiss et d'autres l'accomplissement de sa promesse de la foi de Marthe. Il est maintenant décidément engagé et ne pourrait reculer. Ce qu'il subordonne à l'acte suprême de foi qu'il réclame d'elle, ce n'est pas le miracle, c'est la jouissance qu'elle en aura (« voir la gloire »). Il suffit de l'œil du corps pour contempler le prodige extérieur : mais l'amour divin se mettant au service de l'homme pour triompher de la mort, c'est là un spectacle qu'on ne contemple que des yeux de l'âme. Dans l'entretien qu'il venait d'avoir avec elle, Jésus avait travaillé à former chez Marthe ce sens spirituel ; il ne fallait pas perdre au moment décisif le fruit de ce travail. - La leçon reçue : la pierre du lieu où le mort était couché, paraît être une paraphrase. Le texte alex. lit tout court : la pierre ; voir notre traduction. Cependant cette leçon n'explique pas facilement l'origine des deux autres. Celle de A K Π : la pierre du lieu où il était, ne serait-elle pas le texte primitif ? Sa brièveté (οὗ ἦν) expliquerait, d'un côté, la glose byzantine, de l'autre, l'omission, chez les alex., de cette proposition explicative. - Jésus lève les yeux en haut : le ciel visible est pour l'homme le témoin le plus éloquent de la richesse et de la puissance invisible de Dieu. En plongeant ses regards dans ses infinies profondeurs, Jésus cherche intérieurement la face du Père ; quoi de plus humain ! c'est là bien réellement la Parole faite chair (comparez 17.1). - Le miracle est déjà accompli aux yeux de Jésus ; c'est pourquoi il en rend grâces comme d'une chose faite : Tu m'as exaucé. Il confirme ainsi la manière de voir énoncée par Marthe relativement à ses miracles (v. 22) : ce sont autant de prières exaucées. Mais ce qui distingue sa position de celle des autres envoyés divins qui ont accompli par le même moyen des œuvres pareilles, c'est l'assurance parfaite de l'exaucement, avec laquelle il s'adresse à Dieu. Il puise librement, comme Fils, dans le trésor divin. Besser dit très bien : « Sans doute, il a opéré tous ses miracles par la foi mais par la foi qui lui était propre, celle d'être le Fils de Dieu manifesté en chair. »
Si Jésus exprime tout haut sa reconnaissance, comme il le fait ici, ce n'est pas, ajoute-il lui-même, qu'il y ait rien d'extraordinaire dans la conduite du Père envers lui en cette occasion. Cette action de grâces n'est rien moins qu'une exclamation arrachée par la surprise d'un exaucement exceptionnel ; constamment exaucé du Père, il le remercie continuellement. Ce qui, dans ce moment solennel, le pousse à le remercier tout haut, c'est la vue de ce peuple qui l'entoure. Il a préparé, dans des entretiens particuliers, ses disciples et les deux sœurs à contempler et à comprendre l'œuvre qu'il va faire. Il veut disposer aussi ce peuple, que son Père a rassemblé inopinément autour de cette tombe, à contempler la gloire de Dieu, c'est-à dire à voir dans ce miracle, non pas seulement un prodige, mais un signe. Autrement l'étonnement qu'ils éprouveraient serait stérile ; il ne pourrait point aboutir à la foi. Voilà la raison pour laquelle Jésus exprime en ce moment à haute voix le sentiment de reconnaissance filiale qui remplit incessamment son cœur. - La critique a appelé cette prière « une prière d'apparat » (Strauss, Weisse, Baur), et trouvé dans cette circonstance un motif de suspecter l'authenticité du récit. Elle n'a point saisi la portée de cet acte. Jésus ne rend pas grâces en vue du peuple, mais il exprime tout haut son action de grâces en vue de ce peuple. Les Juifs avaient dit de la guérison de l'aveugle-né : Comme infraction sabbatique, ce ne peut être une œuvre divine. En rendant aujourd'hui grâces à Dieu devant tout le peuple avant même d'opérer le miracle, Jésus met positivement Dieu en demeure de lui accorder ou de lui refuser son concours. En face d'une telle prière Dieu doit être reconnu ou comme le garant de sa mission ou comme le complice de son imposture. Comparez l'épreuve du Carmel dans la vie d'Elie, et la parole toute semblable de Jésus lui-même Luc 5.22-24. Si Lazare se lève et sort à la voix de Jésus, ce sera Dieu qui aura déployé son bras ; Jésus reconnu son envoyé. Sinon, eh bien, que tous ses autres miracles soient attribués à Béelzébub, et lui déclaré un imposteur ! Voilà la situation telle que l'établit l'action de grâces de Jésus. - Il est intéressant de comparer cette expression : Tu m'as exaucé, avec l'assertion de M. Réville, parlant d'après Scholten : « Le IVe évangile ne connaît pas de Jésus priant comme un homme. » (Revue de théol 1868 t. III, p.316.)[1].
Notes
[1] Assertion reproduite par M. Jean Réville, Le quatrième évangile, son origine et sa valeur historique, 1901, p. 223.