La particule donc établit un rapport de causalité entre la douleur de Marie, et des assistants et l'émotion extraordinaire dont Jésus est saisi en ce moment. Cette relation est indiquée également par les mots : lorsqu'il vit, et par la répétition du participe pleurant, qui comme un refrain, termine les deux propositions. - Il est est généralement reconnu maintenant que le terme ἐμβριμᾶσθαι (de βριμάζειν, hennir, rugir) ne peut désigner qu'un frémissement d'indignation. Voir la démonstration approfondie, dans le travail de Gumlich. Stud. u. Krit. 1862, p. 260-269). Ce sens est même applicable à des passages tels que Matthieu 9.30 ; Marc 1.43, où ce mot désigne le ton sévère de la menace. Il faut donc écarter de prime abord les sens : être saisi de douleur (Lücke) et gémir profondément (Ewald). Mais quel peut être l'objet de l'indignation de Jésus ? Selon Chrysostome, Cyrille et d'autres interprètes grecs, ce serait l'émotion même qu'il éprouve à l'ouïe de ces sanglots et qu'il s'efforce en vain de maîtriser. D'après Chrysostome, τῶ πνεύματι, son esprit, désignerait l'objet de son indignation (il s'indigne contre son propre esprit, c'est-à-dire contre la faiblesse intérieure qu'il ressent), tandis que Cyrille voit dans l'esprit la nature divine de Jésus réagissant contre sa nature humaine ; ainsi à peu près encore aujourd'hui Hilgenfeld. Le sens de Chrysostome, bien peu naturel en lui-même, exigerait en tout cas l'emploi de ψυχή, l'âme, au lieu de πνεῦμα, l'esprit. Car c'est l'âme qui est le siège des émotions naturelles ; comparez 12.27 ; πνεῦμα, l'esprit, désigne le domaine des impressions supérieures appartenant à la relation de l'âme avec le divin. Et si Jésus luttait réellement contre une émotion sympathique, comment s'y livrerait-il l'instant d'après avec une parfaite simplicité (v. 35) ? L'explication de Cyrille tend à faire de l'être divin et de l'être humain en Jésus deux personnalités distinctes. Meyer, Weiss pensent que Jésus s'indigne des pleurs hypocrites des Juifs, qui forment un contraste choquant avec la douleur sincère de Marie. Reuss incline aussi à cette idée : Jésus est révolté par l'ostentation de cette douleur non sincère. Mais les deux participes pleurant sont en relation d'accord, non de contraste. D'autres appliquent ce mouvement d'indignation au manque de foi que Jésus discernerait à la fois chez Marie et chez les Juifs (Keim, Strauss). Mais le mot pleurant, deux fois répété, s'exprime plutôt la notion de douleur que celle d'incrédulité ; et un instant plus tard, Jésus pleure aussi lui-même ! Plusieurs interprètes (Calvin, Olshausen. Luthardt, Hengstenberg, Keil, Wahle, Bonnet) pensent que l'indignation de Jésus est dirigée contre la nuisance de la mort et contre Satan, l'invisible ennemi qui manie contre les hommes cette arme terrible (8.44). Il faudrait admettre alors que, tandis que l'indignation ressentie par Jésus, v. 33. s'adresse au meurtrier, les larmes qu'il répand v. 33 sont l'expression de la pitié que lui inspirent les victimes. Mais comment arrive-t-il que rien de semblable ne se produise en Jésus dans les autres résurrections qu'il a opérées ? Il doit y avoir dans celle-ci une circonstance particulière qui produit cette émotion tout exceptionnelle. Une émotion analogue n'est mentionnée que 13.21, au moment où Jésus voit se préparer la trahison de Judas : « Il fut troublé en son esprit. » L'esprit est le siège des émotions religieuses, comme l'âme est celui des affections naturelles. Ainsi 12.27, Jésus dit : Mon âme est troublée, parce que la prévision de ses souffrances fait frissonner sa nature, tandis que, ici et au ch. 13, c'est en son esprit qu'il est ébranlé, parce que dans les deux cas il se voit en contact immédiat avec le mal sous sa forme la plus noire, et qu'il ressent avec une sainte horreur la proximité de l'être invisible qui s'est emparé du cœur de Judas et (dans notre passage) de celui de ses ennemis déclarés. Ce parallèle jette du jour sur le frémissement de Jésus v. 33. D'un côté, les sanglots qu'il entend autour de lui le pressent d'accomplir la résurrection de son ami ; mais, d'autre part, il comprend que céder à cette sollicitation et faire éclater en ce moment la gloire du Père, c'est signer l'arrêt de sa propre mort. Car c'est pousser à bout ses ennemis et celui qui les fait agir. Du plus glorieux de ses miracles ils tireront contre lui un motif de condamnation. Une partie de ceux-là mêmes dont les sanglots le pressent d'agir, seront parmi ceux qui lui feront payer de sa vie le crime d'avoir vaincu la mort. L'horreur le saisit à cette pensée : il y a là une diabolique perversité qui ébranle son âme pure jusque dans ses dernières profondeurs. On se rappelle la parole de Jésus : « J'ai fait plusieurs belles œuvres ; pour laquelle me lapidez-vous ? » Voici celle à laquelle s'appliquera le plus directement cette parole. - Cet ébranlement alla jusqu'à produire en Jésus une commotion extérieure, un tremblement physique, exprimé dans ces mots : Il s'émut lui-même. Mais l'expression est choisie par l'évangéliste de manière à éloigner toute idée d'une secousse irréfléchie et purement passive ; il ne s'agit donc pas d'une simple réaction du moral sur le physique dans le but de renfermer en lui-même son impression (Weiss), ou dans celui de se préparer par une énergique résolution au combat qu'il va engager avec le diable et la mort (Augustin, Calvin, Hengstenberg, Keil). L'expression grecque ne peut guère exprimer de telles idées. Il me paraît que l'ébranlement physique indiqué par ces mots : Il s'émut lui-même, est l'indice d'une réaction énergique par laquelle Jésus secoua lui-même en quelque sorte l'émotion qui l'avait un moment dominé, et recouvra la pleine domination de son être. Cette révolution intérieure aboutit à cette brusque et courte question : Où l'avez-vous mis ? Les καί, et, font ressortir la liaison intime de ces diverses émotions qui se succèdent si rapidement chez lui.