Jésus a décrit la manière simple et facile dont le Messie forme son troupeau, en opposition aux procédés arbitraires et tyranniques par lesquels les pharisiens avaient réussi à s'emparer de la théocratie ; il dépeint maintenant, dans une nouvelle allégorie qui n'a qu'un rapport de forme assez éloigné avec la précédente (comparez chez Marc les deux paraboles qui se suivent, du semeur et de l'épi, 4.3 et suiv. ; 26 et suiv.), ce qu'il veut être pour son troupeau une fois formé et groupé, l'abondance de salut dont il le fera jouir, en opposition à l'exploitation de l'ancien troupeau par ces intrus et à la perdition à laquelle ils le mènent. - Le mot πάλιν, de nouveau (v. 7), a été retranché à tort par le Sinaïticus ; le copiste a pensé que ce tableau n'était qu'une continuation du précédent (vu l'analogie des images). C'est ce qu'admettent pareillement plusieurs interprètes modernes, mais ce qui, comme nous le verrons, est insoutenable. Πάλιν indique donc, comme Luc 13.20 (où il est placé entre les paraboles du grain de sénevé et du levain ; comparez Matthieu 13.44-45,47), que Jésus ajoute encore une parabole à la précédente.
Le tableau v. 1-5, qui décrivait la formation du troupeau messianique et sa sortie de l'enclos théocratique, était emprunté à une scène matinale ; la seconde similitude, v. 7-10, qui décrit la vie pleine de douceur du troupeau une fois formé et tout ce dont il jouit par la médiation du Messie nous place au milieu du jour. Dans le pâturage est un enclos où les brebis entrent et d'où elles sortent à volonté. Cherchent-elles un abri, elles s'y retirent librement. La faim les pousse-t-elle, elles en sortent - car la porte est constamment ouverte pour elles - et elles se trouvent en plein pâturage. Elles ont ainsi à leur gré sûreté et nourriture, les deux biens essentiels à la prospérité du troupeau. Dans cette image nouvelle, le personnage du berger disparaît entièrement. C'est la porte qui joue le rôle principal. L'enclos ne représente plus ici l'ancienne alliance ; c'est l'emblème de l'abri, parfaitement sûr, du salut. Lücke, Meyer, Luthardt, Weiss, Keil, Wahle expliquent les mots : Je suis la porte des brebis, dans ce sens : « Je suis la porte pour arriver jusqu'aux brebis, la porte par laquelle les vrais pasteurs entrent au sein du troupeau. » Mais alors cette parole se rapporte ou aux pasteurs de l'ancienne alliance ou à ceux de la nouvelle. Dans le premier cas, il faudrait supposer que le ἐγώ, je, désigne le moi du Logos comme esprit gouvernant la théocratie : sens évidemment inadmissible. Dans le second, elle n'a plus aucune espèce d'à propos. D'ailleurs ce sens est très forcé. Le terme : porte des brebis, signifie naturellement : la porte dont se servent les brebis pour entrer et sortir elles-mêmes (v. 9).
Le privilège représenté par l'usage que les brebis font de la porte, c'est celui dont Jésus fait jouir les croyants israélites, en leur fournissant, comme à l'aveugle-né, tout ce qui peut leur assurer repos et salut. Reuss lui-même, abandonnant la relation établie par lui (v. 1 et 2) entre les deux paraboles, dit : « Encore une fois Jésus se nomme la porte, mais cette fois-ci il l'est pour le troupeau lui-même » (ainsi-non plus pour le berger, comme dans la première parabole).
Les personnages désignés, v. 8, comme (les larrons et les brigands ne peuvent être que les pharisiens (v. 1). Ils sont caractérisés ici non plus quant à la manière dont ils ont fondé leur pouvoir dans la théocratie, mais quant au but en vue duquel ils l'exercent et au résultat qu'ils obtiendront par là. Non seulement cette caste audacieuse s'était emparée illégitimement, au sein du peuple de Dieu, de l'autorité la plus despotique, mais encore elle s'en servait uniquement de manière à satisfaire son égoïsme, son ambition, sa cupidité. - De là résulte le sens de l'expression, si diversement interprétée : Tous ceux qui sont venus avant moi. Jésus, quoi qu'en aient dit autrefois certains gnostiques et après eux Hilgenfeld, dans son désir de faire de notre évangile un écrit semi-gnostique[1], ne pourrait certainement parler ainsi de Moïse et des prophètes, ni d'aucune autorité théocratique légitime. Le langage constant de l'évangéliste proteste contre une telle explication (5.38 ; 45-47 ; 6.45 ; 10.34-35, etc.). Le verbe εἰσι, sont (au présent), montre bien que Jésus a en vue des personnages actuellement vivants. S'il dit ἦλθον, sont venus, et πρὸ ἐμοῦ, avant moi, c'est parce qu'il les a déjà trouvés à l'œuvre quand il a commencé son propre travail en Israël. - Le terme de venir marque pour eux, comme pour Jésus lui-même, le fait de leur entrée en scène dans le but d'assumer la direction des âmes au sein du peuple de Dieu. La parabole des vignerons dans les synoptiques offre le commentaire de cette parole.
Notre interprétation des premiers mots du v. 8, qui ressort du contexte, nous permet d'écarter, sans longue discussion, les nombreuses interprétations, plus ou moins divergentes, qu'on a proposées : celle de Camerarius, qui prenait πρὸ ἐμοῦ dans un sens local : « en passant devant la porte et allant au-delà… ; » celle de Wolf et d'Olshausen, qui donnaient à πρό le sens de χωρίς : « en se séparant de moi, la vraie porte : » celles de Lange, qui entend πρό dans le sens de ἀντί : « à ma place. » et de Calov, qui fait signifier à l'expression avant moi : « avant que je les eusse envoyés : » celle de Gerlach : « avant que la porte fût ouverte en ma personne. » aussi bien que celle de Jérôme, Augustin, Mélanchton, Luthardt :« venus de leur propre chef, sans avoir reçu de mission : » celle enfin de Chrysostome et de beaucoup d'autres jusqu'à Weizsäcker : « venus comme faux messies. » L'histoire ne mentionne aucun cas de faux messie avant la venue de Jésus. Il n'est pas besoin non plus de renoncer, avec Tholuck et de Wette, à toute solution satisfaisante, et de déclarer, avec le second, que cette parole ne répond pas et à la douceur et à la modération habituelles de Jésus. Quant à la variante qui retranche les mots πρὸ ἐμοῦ, avant moi (Sinaïticus et autres), ce n'est là qu'un essai de supprimer la difficulté.
Le présent εἰσί, sont, fait assez comprendre qu'il ne faut pas aller chercher bien loin ces personnages. - Les derniers mots : Les brebis ne les ont point écoutés, rappellent le mécontentement profond que laissait, dans le cœur d'une foule d'Israélites, l'enseignement pharisaïque. Jean 6.68 : « A qui irions-nous ? » Matthieu 11.28-30 : « Venez à moi vous tous qui êtes travaillés et chargés : laissez-vous enseigner par moi, car je suis doux et humble de cœur ; mon joug est aisé, et mon fardeau, léger. » L'aveugle-né était un exemple frappant de ces âmes que le despotisme pharisaïque révoltait en Israël.
En opposition à ces prétendus sauveurs, qui se trouveront n'être en réalité que des bourreaux, Jésus renouvelle, v. 9, son affirmation : Je suis la porte, puis la développe. Meyer, Wahle, Luthardt maintiennent ici leur explication du v. 7, d'après laquelle Jésus est la porte par laquelle le vrai pasteur entre auprès du troupeau. Ils ne se laissent arrêter ni par le σωθήσεται, sera sauvé, qu'ils entendent dans le sens de 1 Timothée 4.10 : « Tu te sauveras toi-même et eux avec toi, » ni par le νομὴv εὑρήσει, trouvera de la nourriture, qu'ils appliquent à la découverte par le pasteur de bons pâturages pour le troupeau ! Weiss et Keil reconnaissent l'impossibilité de pareilles interprétations, et, s'appuyant sur l'omission au v. 9 du complément τῶν προβάτων, des brebis (comparez v. 7), ils admettent une modification dans le sens du mot θύρα, porte, et pensent que c'est bien maintenant la porte par laquelle elles-mêmes peuvent entrer et sortir. Mais la répétition de cette déclaration : Je suis la porte, est simplement amenée par l'antithèse présentée dans le v. 8, absolument comme la seconde déclaration : Je suis le bon pasteur, v. 14 (comparez v. 11), le sera par l'antithèse présentée au v. 13. C'est ce que montrent les deux ἐγῶ en tête des v. 9 et 14. Ce n'est donc nullement ici une nouvelle idée. C'est une réaffirmation plus énergique de la même pensée ; et l'omission du complément des brebis résulte tout naturellement de l'inutilité d'une semblable répétition. - En disant : Si quelqu'un entre par moi, Jésus veut parler de l'entrée dans l'état de réconciliation, de la participation au salut messianique par la foi. Reuss : « Jésus est venu pour ouvrir aux siens la porte de refuge en les recevant dans ses bras. » L'expression d'entrer et sortir ne veut point dire que la brebis sortira du salut pour y rentrer de nouveau. C'est ce que devrait cependant admettre Reuss, s'il tenait à rester d'accord avec l'objection qu'il faisait à notre interprétation du v. 3. Ces deux verbes ne font que développer le contenu du mot σωθήσετα, sera sauvé. Entrer et sortir est une expression fréquemment employée dans l'Ecriture pour désigner le libre usage d'une demeure, dans laquelle on entre et d'où l'on sort sans gêne, parce qu'on appartient aux gens de cette maison, que l'on y est chez soi (Deutéronome 28.6 ; Jérémie 37.4). Entrer exprime la libre satisfaction du besoin de repos, la possession d'un asile sûr ; sortir, la libre satisfaction du besoin de nourriture, la jouissance facile d'un riche pâturage (Psaume 23). C'est pourquoi le mot sortira est immédiatement suivi de ces mots qui l'expliquent : et trouvera de la pâture.
Verset 10. De l'idée de pâture Jésus déduit celle de vie ; il ajoute même à celle-ci celle de surabondance, de superflu. Par là, il ne désigne certainement pas, comme l'a cru Chrysostome, quelque chose de plus excellent que la vie, la gloire, par exemple : mais il veut dire que le pâturage spirituel renfermera toujours plus de nourriture que celle que la brebis pourra s'approprier : comparez 6.12-13 les expressions de plénitude, de grâce sur grâce, 1.16. Telle la situation bienheureuse du troupeau messianique. Jésus la fait contraster avec le sort terrible réservé à la masse du peuple qui reste sous la conduite des pharisiens. Après avoir servi à la satisfaction de leur orgueil, de leur ambition et de leur cupidité, elle périra moralement, enfin même extérieurement, par l'effet de cette direction pernicieuse. Il semble que les trois verbes expriment une gradation : κλέψῃ (dérober), l'accaparement des âmes ; θύσῃ (égorger), leur exploitation et leur meurtre moral ; ἀπολέσῃ (faire périr), la perdition complète qui en doit résulter, tout cela comme antithèse du salut par le Messie (v. 9 et 10). - Pour comprendre des expressions si sévères, il faut se rappeler les procédés de cette secte hautaine en Israël. Les pharisiens disposaient en maîtres du royaume divin ; ils se posaient en intercesseurs attitrés, distribuaient les brevets d'orthodoxie et faisaient trembler même les chefs légitimes (12.42 ; Matthieu 23.13-14 et en général tout ce chapitre, et Luc 11.39,44).
III. Le bon berger : v. 11 à 18
Notes
[1] « Ce avant moi embrasse tout le passé juif ; et le : tous ceux qui…, s'applique à tous les précédents conducteurs du troupeau de Dieu. »