Jamais la position de Jésus vis-à-vis des Juifs n'avait été aussi tendue. Répondre oui, il ne le peut ; car le sens qu'ils donnent au terme de Christ n'a, pour ainsi dire, rien de commun avec celui qu'il y attache lui-même. Dire non, il le peut encore moins ; car il est bien le Christ promis de Dieu, et, dans ce sens, celui qu'ils attendent. Sa réponse est admirable de sagesse. Il se réfère, comme 8.25, aux témoignages par lesquels il s'est appliqué les symboles messianiques de l'ancienne alliance et a, en quelque sorte, épelé son titre de Christ, de telle façon que, s'ils veulent croire, ils n'ont plus qu'à le prononcer eux-mêmes[1]. Ainsi s'explique sa réponse. Le verbe : Je vous ai dit, n'a pas d'objet ; il est aisé de remplir l'ellipse : ce que vous me demandez. A son propre témoignage, s'il ne leur paraît pas suffisant, s'est d'ailleurs ajouté celui du Père. Ses miracles ont tous été des œuvres du Père, car ils ont été faits sous l'invocation de son nom ; si Jésus était un imposteur, Dieu lui eût-il ainsi répondu ? Si ce double témoignage échoue auprès d'eux, c'est l'effet de leur incrédulité (v. 26). Il n'est pas le Messie que leur cœur réclame : voilà pourquoi ils affectent de ne pas comprendre ce qui est si clair. Le sujet ὑμεῖς, vous, mis en tête, signifie : Ce n'est pas moi, c'est vous qui êtes responsables de ce résultat. Et la déclaration suivante : Vous n'êtes pas de mes brebis, leur montre que c'est la disposition morale nécessaire qui leur manque pour reconnaître en lui le berger divin. La formule de citation : Comme je vous l'ai dit, est omise par les Mss. alex. Mais peut-être ce retranchement provient-il de ce ni l'on ne retrouvait pas textuellement ces paroles dans les discours précédents. L'autorité de 12 Mjj., appuyée de celle des plus anciennes Vss., nous paraît en garantir l'authenticité. Dans notre 1re éd., nous en avions fait[2] le préambule du v. 27, surtout à cause du rapport entre le contenu de ce verset et celui des v. 3-5. Cependant le pronom ὑμῖν, vous (« comme je vous l'ai dit »), conduit plutôt à rattacher cette formule de citation au v. 26. Jésus n'a jamais appliqué aux Juifs incrédules les promesses du v. 27, tandis qu'il leur a fréquemment adresse des reproches équivalents à celui du v. 26. Le reproche de n'être pas de ses brebis forme réellement le fond des paraboles v. 1-5 et 7-10, dans lesquelles Jésus distingue nettement de ses brebis la masse du peuple et ses chefs, ses interlocuteurs juifs en général. Reuss écrit : « Nulle part Jésus n'avait dit cela. » Puis encore : « L'allégorie des brebis avait été présentée à un public tout différent. » Il ajoute enfin malicieusement : « Il n'y a que les lecteurs de l'évangile qui n'aient pas quitté la scène. » Nous avons montré que Jésus avait dit cela, et il n'est pas difficile d'établir qu'il l'avait dit aux mêmes auditeurs ; car le discours 10.1-18 n'avait nullement été adressé, comme le prétend Reuss, aux pèlerins étrangers venus à la fête des Tabernacles et repartis dès lors, mais aux habitants de Jérusalem, en réponse à quelques-uns des pharisiens (9.40), qui avaient demandé : « Et nous, sommes-nous aussi des aveugles ? » Sans doute, on peut admettre que ce n'étaient pas identiquement les mêmes individus qui se retrouvaient là après deux mois ; mais c'était la même population dont tous les membres se ressemblaient par leur dépendance des chefs et leur hostilité générale envers Jésus. - Le but essentiel des paroles suivantes, dans lesquelles Jésus décrit les privilèges de ses brebis, est certainement de faire sentir à ses auditeurs quel abîme les sépare d'un tel état. Néanmoins ce tableau devient naturellement une invitation à venir à lui, adressée à ceux qui sont le moins mal disposés.
Notes
[1] Gess (p. 99) fait ressortir l'accord complet qui se manifeste ici entre Jean et les synoptiques. Chez ces derniers aussi Jésus, tout en acceptant (dans l'entretien de Césarée) le titre de Christ de la part de ses disciples, leur interdit de prononcer ce mot devant le peuple (Matthieu 16.20 et parall.).
[2] D'accord avec quelques Mnn. et Vss. (Italiq Syrsin).