Les peuples descendus de Noé (chapitre 10)
Après que le morceau précédent a indiqué le caractère spécial de chacune des races qui descendront de Noé, ce chapitre énumère les peuples qui composent ces trois races. Il forme la transition entre l'histoire de Noé, le père de l'humanité nouvelle, et celle d'Abraham, le père du peuple élu. Dieu va abandonner pour un temps les nations descendues de Noé à leurs propres voies, pour ne plus s'occuper que d'Abraham et de sa famille, au sein de laquelle il préparera le salut de toutes les nations. Mais tout en laissant ces peuples à eux-mêmes, Dieu n'a pas voulu que toute trace de leur existence fût effacée, et il a pourvu par le document que nous allons étudier à ce que leurs noms fussent conservés, en attendant le moment où le besoin du salut se sera développé chez eux et où il pourra enfin leur offrir la bénédiction prononcée sur Noé et sur ses fils après le déluge.
On a pensé que l'auteur de ce document, partant de l'état des choses tel qu'il existait de son temps et qu'il lui était partiellement connu, avait cherché à en donner l'explication en personnifiant les peuples et en représentant sous la forme d'une filiation individuelle les relations qu'ils soutenaient entre eux. De cette manière, notre chapitre ne serait qu'un mythe ethnographique. Mais il nous paraît que c'est précisément l'inverse qui a eu lieu ; l'auteur a voulu, au moyen de la tradition dont il était dépositaire, jeter la lumière sur l'origine des peuples qui occupaient la terre telle qu'on la connaissait alors. Si, après la catastrophe du déluge, l'humanité tout entière est réellement sortie d'une famille unique, il est tout naturel que sa division en branches multiples repose à l'origine sur des relations de parenté et des rapports de filiation. Nous verrons dans le cours de notre étude que l'auteur a rapporté tantôt le nom de l'ancêtre du peuple, tantôt celui du peuple lui-même, lorsque la tradition n'avait pas conservé celui de l'ancêtre.
Nous n'avons pas besoin d'insister sur l'importance de ce document, qui est comme la statistique de l'humanité primitive et qui, malgré ses difficultés et ses obscurités, jette seul quelque lumière sur ces temps préhistoriques. Des savants d'opinions religieuses très diverses sont d'accord pour reconnaître que ce document est le plus ancien de ce genre qui nous ait été conservé, et qu'il constitue une source précieuse de renseignements pour la science qui s'occupe de l'origine des peuples et de leur groupement par familles naturelles.
Selon son habitude, l'auteur de la Genèse indique d'abord les races qui ont été éliminées de l'histoire du royaume de Dieu, pour finir par celle d'où sortira la branche élue. Des deux races éliminées, celle de Japheth est placée la première, parce que c'est avec elle que les Israélites ont eu le moins de relations. Nous donnons ici, pour faciliter notre étude, le tableau des peuples mentionnés dans ce chapitre.
10.2-5 Les descendants de Japheth
A Japheth se rattachent quatorze noms, dont sept appartiennent à la première et sept à la seconde génération ; mais ces sept derniers ne descendent que de deux des fils de Japheth. Comparez le tableau.
Les sept fils de Japheth
Gomer. Ce nom revient dans Ezéchiel 38.6 où il désigne un peuple du Nord allié de Gog dans sa grande expédition future contre le peuple de Dieu. Il se retrouve dans les inscriptions assyriennes, à partir du 7° siècle avant JC, sous la forme de Gimirrai, nom de peuple, et de Gimir, nom de pays. La contrée désignée ainsi par les inscriptions est, selon toute probabilité, la Cappadoce, partie centrale de l'Asie-Mineure, que les Arméniens appelaient Gamir.
Le nom grec Kimmerioi (Cimmériens) doit aussi être le même mot ; il désigne un peuple qui habitait primitivement au nord de la mer Noire et qui a laissé son nom au détroit reliant cette mer à la mer d'Azof (Bosphore Cimmérien), mais qui, au 7° siècle avant JC, fut refoulé par les Scythes et passa en Asie-Mineure, où il s'empara du royaume de Lydie. Cependant cette race paraît s'être étendue bien au-delà de ces contrées. Ainsi, d'après les historiens anciens, les Thraces, comme d'autres peuples d'Asie-Mineure descendus d'eux, étaient Cimmériens. Pour Homère (Odyssée 11.14), les Cimmériens sont un peuple plus ou moins fabuleux qui habite à l'extrême Occident
De même, dans diverses contrées, on retrouve chez les anciens des noms qui rappellent Gomer et Kimmerioi : par exemple les Garaméens, avec Gomara comme capitale, en Assyrie ; les Comares, avec la ville de Comara sur les bords de l'Oxus ; les Cumri ou Cymry (Cambriens), peuple celtique habitant le pays de Galles, qui a gardé dans ses traditions le souvenir d'un temps où il habitait les bords de la mer Noire.
Strabon et Plutarque identifient même toute la race celtique, qui habitait l'Europe occidentale, avec les Cimmériens. Quelques savants vont plus loin encore et pensent que la tribu germaine des Cimbres était aussi un rameau de cette race. Il n'est donc pas possible de fixer avec une entière certitude la position géographique de Gomer. Il est probable que ce peuple, parti du berceau primitif de la race humaine, se dirigea vers le Nord, s'établit sur la côte septentrionale de la mer Noire, et envoya de là ses ramifications vers le Sud et vers l'Ouest.
Magog doit vraisemblablement être cherché entre Gomer et les Mèdes. Dans Ezéchiel 38.2,6,15 ; 39.2, c'est le nom d'un pays du Nord habité par Gog ; Gog domine sur Tubal et Mésec, et à lui se joignent Gomer et Thogarma pour envahir les contrées du Sud.
Comme il est probable que cette prophétie est en relation avec la grande invasion des Scythes qui venait d'avoir lieu et avait laissé une impression profonde dans l'Asie occidentale, on identifie Magog avec ce peuple, quoiqu'il n'y ait aucune relation entre les deux noms. Il est donc probable que nous devons chercher Magog dans les contrées qui s'étendent à l'ouest de la mer Caspienne, et de là vers le Nord jusque dans les steppes de l'Oural.
Madaï désigne, d'un accord unanime, les Mèdes, peuple habitant le plateau de l'Iran au sud du lac Caspien et qui apparaît pour la première fois dans l'histoire biblique 2Rois 17.6, vers l'an 722, comme soumis an roi d'Assyrie. Ils portent exactement le même nom dans les inscriptions assyriennes, où ils sont souvent mentionnés.
D'après cela, Gomer, Magog et Madaï formeraient une ligne continue allant du Nord-Ouest au Sud-Est.
Javan commence une nouvelle ligne de l'Ouest à l'Est. Ce nom est, dans toutes les langues orientales, celui des Grecs et correspond au mot grec Iaônes, ou Ioniens, nom qui, avant de s'appliquer à une branche spéciale de la race hellénique, a servi, selon le témoignage d'anciens historiens grecs, à désigner la race tout entière.
Les Grecs n'occupaient pas seulement la Grèce et les îles de l'Archipel, mais encore la côte occidentale et méridionale de l'Asie-Mineure. La Bible les mentionne souvent : comparez Joël 3.6 ; Esaïe 66.19 ; Ezéchiel 27.13 ; Daniel 8.21 ; Zacharie 9.13, etc.
Tubal et Mésec sont presque toujours réunis dans l'Ancien Testament, de même que chez les Grecs (Moskoi et Tibarênoi), dans les inscriptions assyriennes (Tabal et Muski) et même dans les hiéroglyphes égyptiens (Tuirasch et Maskouasch). Ce sont les Tibaréniens et les Mosques qui, au temps de l'historien grec Hérodote, habitaient au nord de l'Arménie, entre la mer Noire, le Caucase et la mer Caspienne. Comparez Ezéchiel 27.13 ; 38.2
D'autre part, d'après des inscriptions assyriennes datant des 8° et 9° siècles avant JC, Tubal était un peuple considérable qui possédait une grande partie de l'Asie-Mineure, et dont les frontières touchaient à la Cilicie. Il est donc probable que ce peuple, puissant d'abord, a été refoulé ensuite dans la partie septentrionale de son territoire par les descendants de Gomer. (Voir à ce nom)
Thiras. Ce nom ne se retrouvant nulle part ailleurs, nous sommes réduits à des conjectures sur le peuple qu'il désigne. Longtemps on a pensé que c'étaient les Thraces. tribu puissante de la presqu'île hellénique. Mais, comme nous l'avons vu, ce peuple appartenait à la race cimmérienne. Il est plus probable qu'il faut penser aux Tyrrhéniens, les ancêtres des Etrusques, dans la Toscane actuelle. Ce peuple, dont les origines sont encore mystérieuses, présentait quelque affinité avec les Grecs.