Cet état désolation durera jusqu'à ce qu'il soit en état de rejeter le mal et choisir le bien. L'âge désigné par ces expressions est-il, comme on le croit d'ordinaire, celui de deux à trois ans ? Ou serait-ce plutôt celui de douze ans, époque à laquelle les enfants juifs étaient assujettis aux pratiques légales et recevaient le nom de fils de la loi ? Quoi qu'il en soit, le prophète annonce qu'avant même que l'enfant soit arrivé à cet âge de raison, le pays des deux ennemis (Retsin et Pékach) sera dévasté (évidemment par les Assyriens avec lesquels Achaz s'est ligué contre eux), ce qui les forcera à abandonner leur entreprise contre Juda ; le moment indiqué est par conséquent aussi celui où la dévastation du pays de Juda (verset 15) prendra fin. Il semble, d'après cela, qu'Esaïe place réellement l'apparition d'Emmanuel dans l'avenir le plus prochain. C'est ici le seul argument sérieux contre l'application du verset 14 à la personne du Messie. Si l'on maintient l'identité d'Emmanuel et de l'enfant mentionné dans les versets 15 et 16, il n'y a qu'une réponse à cette objection : Esaïe contemple en esprit Emmanuel comme déjà présent ; il le voit naître et grandir au milieu de son peuple et partager son sort ; les traits de la situation présente du pays viennent ainsi se mêler au tableau de sa naissance et se reflètent dans la description de sa personne. Emmanuel, l'enfant qui naît à Bethléem, mais dont l'origine remonte aux temps anciens, aux jours éternels (Michée 5.2), l'Ange de l'alliance dont le temple de Jérusalem est le temple (Malachie 3.1), Emmanuel, en qui Dieu lui-même habite avec son peuple, partage versets 15 et 16, les misères passagères de l'invasion syrienne, comme il assiste, en témoin muet, au débordement plus terrible de la dévastation assyrienne (8.8), comme au désert il est présent au milieu de son peuple (1Corinthiens 10.4), comme après son apparition terrestre, il continue à partager dans le ciel les souffrances des siens (Actes 9.4-5).
Si cette explication paraît trop peu naturelle, il resterait une solution que nous indiquons comme une hypothèse à examiner. Elle consiste à distinguer entre Emmanuel et l'enfant dont il est parlé, versets 15 et 16. Pourquoi la présence du jeune Schéarjaschub serait-elle expressément mentionnée au verset 3, s'il n'avait aucun rôle à jouer dans cette scène ? Etait-ce peut-être lui qu'Esaïe montrait du reste en prononçant la portion de l'oracle conservée dans les versets 15 et 16 ? Manger de la crème et du miel (ce trait est destiné à caractériser la situation exceptionnelle de la Palestine, désolée par l'invasion étrangère) n'est en effet rien d'extraordinaire pour un enfant au-dessous de deux ans ; mais s'il s'agit d'un jeune garçon de l'âge que nous pouvons attribuer à Schéarjaschub, ce trait peut très bien servir à désigner un état de choses exceptionnel. A supposer que cet enfant qui accompagnait Esaïe devant le roi, eût alors dix ans environ, et que expression savoir choisir le bien et rejeter le mal désignât sa douzième année, les expressions des versets 15 et 16 lui conviendraient parfaitement. Il faut reconnaître toutefois que le texte ne permet guère un changement de personne entre le verset 14 et le verset 15, et que le jeune garçon du verset 16 paraît ne pouvoir être autre qu'Emmanuel. Mais il est impossible de n'être pas frappé des incohérences de style qui caractérisent tout ce passage, et en particulier de la brusque transition du verset 16 au verset 17, au commencement duquel plus d'une version a cru devoir ajouter un mais qui manque dans l'hébreu. On serait tenté de croire que nous avons ici de simples fragments juxtaposés d'un discours plus complet ; et il ne faudrait en réalité que suppléer un mot au verset 15 (ce jeune homme), et supposer un geste d'Esaïe désignant son fils pour que tout fût expliqué (comparez l'altération manifeste du texte 9.14 ; voir aussi plus haut, verset 8, note).
Quant à l'accomplissement de la prophétie, le pays de Juda fut réellement ravagé par les Syriens et les Ephraïmites de 742 à 740. A ce moment arriva Tiglath-Piléser à la tête de ses Assyriens, qui fut sans doute le sauveur de Juda, mais pour laisser à ses successeurs le soin de le dévaster bientôt. C'est cette nouvelle phase qui est l'objet des versets 17 et suivants.