Tout par grâce · Charles H. Spurgeon
Chapitre 17
La crainte de tomber à la fin
Une sombre crainte hante l'esprit de beaucoup de ceux qui viennent à Christ : ils ont peur de ne pas persévérer jusqu'à la fin. J'ai entendu celui qui cherche dire : « Si je remettais mon âme à Jésus, peut-être qu'après tout je retournerais en arrière pour me perdre. J'ai déjà eu de bons sentiments, et ils se sont éteints. Ma piété a été comme la nuée du matin, comme la rosée qui bientôt se dissipe (Osée 6,4). Elle est venue tout d'un coup, elle a duré un temps, elle a beaucoup promis, et puis elle s'est évanouie. »
Cher lecteur, je crois que cette crainte est souvent la mère de ce qu'elle redoute, et que certains, qui avaient peur de se confier en Christ pour toujours et pour toute l'éternité, ont échoué parce qu'ils n'avaient qu'une foi passagère, qui n'est jamais allée assez loin pour les sauver. Ils sont partis en se confiant en Jésus dans une certaine mesure, mais en comptant sur eux-mêmes pour continuer et persévérer sur le chemin du ciel ; ils sont donc partis de travers et, comme il fallait s'y attendre, ils ont bientôt rebroussé chemin. Si nous comptons sur nous-mêmes pour tenir bon, nous ne tiendrons pas. Même si nous nous reposons sur Jésus pour une partie de notre salut, nous échouerons si nous comptons sur nous-mêmes pour quoi que ce soit. Une chaîne n'est jamais plus solide que son maillon le plus faible : si Jésus est notre espérance pour tout, sauf pour une seule chose, nous échouerons complètement, parce que sur ce point-là nous serons réduits à rien. Je ne doute pas un instant qu'une erreur sur la persévérance des saints a empêché de persévérer beaucoup de gens qui couraient bien. Qu'est-ce qui les a arrêtés, pour les empêcher de continuer à courir (Galates 5,7) ? Ils comptaient sur eux-mêmes pour cette course, et c'est pourquoi ils se sont arrêtés en chemin. Gardez-vous de mêler la moindre part de vous-même au mortier avec lequel vous bâtissez, sinon vous en ferez un mortier sans consistance, et les pierres ne tiendront pas ensemble. Si vous regardez à Christ pour vos commencements, gardez-vous de regarder à vous-même pour la fin. Il est l'alpha. Veillez à faire de lui aussi l'oméga (Apocalypse 1,8). Si vous avez commencé par l'Esprit, n'espérez pas être rendu parfait par la chair (Galates 3,3). Commencez comme vous comptez continuer, continuez comme vous avez commencé, et que le Seigneur soit pour vous tout en tous. Oh ! que Dieu le Saint-Esprit nous donne une idée bien claire de la source d'où doit venir la force qui nous gardera jusqu'au jour de l'avènement de notre Seigneur !
Voici ce que Paul a dit un jour à ce sujet, en écrivant aux Corinthiens :
« Il vous affermira aussi jusqu'à la fin, pour que vous soyez irréprochables au jour de notre Seigneur Jésus-Christ. Dieu est fidèle, lui qui vous a appelés à la communion de son Fils, Jésus-Christ notre Seigneur » (1 Corinthiens 1,8-9).
Ces paroles reconnaissent sans le dire un grand besoin, puisqu'elles nous disent comment il y est pourvu. Partout où le Seigneur prévoit une ressource, nous pouvons être sûrs qu'elle était nécessaire, car rien de superflu n'encombre l'alliance de grâce. Dans les palais de Salomon étaient suspendus des boucliers d'or qui n'ont jamais servi, mais il n'y en a pas de tels dans l'arsenal de Dieu. Ce que Dieu a prévu, nous en aurons sûrement besoin. D'ici à l'achèvement de toutes choses, chaque promesse de Dieu et chaque ressource de l'alliance de grâce seront mises à contribution. Le besoin pressant de l'âme qui croit, c'est d'être affermie, de continuer, de persévérer jusqu'au bout, d'être gardée jusqu'à la fin. C'est le grand besoin des croyants les plus avancés, car Paul écrivait aux saints de Corinthe, qui étaient des hommes d'une haute stature spirituelle, dont il pouvait dire : « Je rends à mon Dieu de continuelles actions de grâces à votre sujet, pour la grâce de Dieu qui vous a été accordée en Jésus-Christ » (1 Corinthiens 1,4). De tels hommes sont justement ceux qui sentent le plus sûrement qu'ils ont chaque jour besoin d'une grâce nouvelle, s'ils veulent tenir ferme, tenir bon et sortir vainqueurs à la fin. Si vous n'étiez pas des saints, vous n'auriez aucune grâce, et vous ne sentiriez pas le besoin d'en recevoir davantage ; mais parce que vous êtes des hommes de Dieu, vous sentez chaque jour les exigences de la vie spirituelle. La statue de marbre n'a pas besoin de nourriture ; mais l'homme vivant a faim et soif, et il se réjouit que son pain et son eau lui soient assurés, car autrement il défaillirait à coup sûr en chemin. Les besoins personnels du croyant font qu'il lui faut inévitablement puiser chaque jour à la grande source de tout ce qui pourvoit à ses besoins ; car que pourrait-il faire s'il ne pouvait pas recourir à son Dieu ?
C'est vrai même des saints les plus doués, de ces hommes de Corinthe qui avaient été comblés de toutes les richesses qui concernent la parole et la connaissance (1 Corinthiens 1,5). Ils avaient besoin d'être affermis jusqu'à la fin, sinon leurs dons et leurs acquis auraient causé leur ruine. Quand nous parlerions les langues des hommes et des anges (1 Corinthiens 13,1), si nous ne recevions pas une grâce nouvelle, où en serions-nous ? Quand nous aurions toute l'expérience voulue, au point d'être des pères dans l'Église, quand nous aurions été enseignés de Dieu au point de comprendre tous les mystères, nous ne pourrions pourtant pas vivre un seul jour sans que la vie divine coule en nous de notre Chef selon l'alliance. Comment pourrions-nous espérer tenir bon une seule heure, sans parler de toute une vie, si le Seigneur ne nous tenait pas lui-même ? Celui qui a commencé en nous la bonne œuvre doit la mener à bien jusqu'au jour de Jésus-Christ (Philippiens 1,6), sinon elle se révélera un douloureux échec.
Ce grand besoin vient pour une bonne part de nous-mêmes. Certains éprouvent une crainte douloureuse de ne pas persévérer dans la grâce, parce qu'ils connaissent leur propre inconstance. Certaines personnes sont instables par tempérament. Il y a des hommes qui sont par nature attachés à ce qui est établi, pour ne pas dire obstinés ; mais d'autres sont tout aussi naturellement changeants et volages. Comme les papillons, ils voltigent de fleur en fleur, jusqu'à avoir visité toutes les beautés du jardin, sans se poser sur aucune. Ils ne restent jamais assez longtemps au même endroit pour faire quelque chose de bon, pas même dans leurs affaires ni dans leurs études. Ces personnes-là peuvent bien craindre que dix, vingt, trente, quarante, peut-être cinquante ans de vigilance chrétienne continuelle ne soient beaucoup trop pour elles. Nous voyons des gens entrer d'abord dans une Église, puis dans une autre, jusqu'à avoir fait le tour de la rose des vents. Ils sont tout tour à tour, et rien longtemps. Ceux-là ont doublement besoin de prier pour être affermis par Dieu, et pour devenir non seulement fermes mais inébranlables, sans quoi on ne les trouvera pas « travaillant de mieux en mieux à l'œuvre du Seigneur » (1 Corinthiens 15,58).
Nous tous, même si nous n'avons pas de penchant naturel à l'inconstance, nous devons sentir notre propre faiblesse si nous avons vraiment été rendus vivants par Dieu. Cher lecteur, ne trouvez-vous pas dans une seule journée de quoi vous faire trébucher ? Vous qui désirez marcher dans une sainteté parfaite, comme vous le faites, je l'espère ; vous qui vous êtes fixé une haute idée de ce que doit être un chrétien, ne trouvez-vous pas qu'avant même qu'on ait débarrassé la table du petit déjeuner, vous avez montré assez de folie pour avoir honte de vous-mêmes ? Si nous allions nous enfermer dans la cellule solitaire d'un ermite, la tentation nous y suivrait ; car tant que nous ne pouvons pas nous échapper à nous-mêmes, nous ne pouvons pas échapper à ce qui nous pousse au péché. Il y a dans notre cœur de quoi nous rendre vigilants et humbles devant Dieu. S'il ne nous affermit pas, nous sommes si faibles que nous trébucherons et tomberons, non pas renversés par un ennemi, mais par notre propre négligence. Seigneur, sois notre force. Nous sommes la faiblesse même.
En plus de cela, il y a la lassitude qui vient d'une longue vie. Au début de notre vie chrétienne, nous prenons le vol comme les aigles ; plus loin, nous courons sans nous lasser ; mais dans nos meilleurs jours, les plus vrais, nous marchons sans nous fatiguer (Isaïe 40,31). Notre pas semble plus lent, mais il est plus utile et mieux soutenu. Je prie Dieu que l'énergie de notre jeunesse demeure avec nous, dans la mesure où c'est l'énergie de l'Esprit, et non la simple effervescence d'une chair orgueilleuse. Celui qui est depuis longtemps sur la route du ciel découvre qu'on avait de bonnes raisons de lui promettre que ses souliers seraient de fer et d'airain (Deutéronome 33,25), car la route est rude. Il a découvert qu'il y a des Collines de la Difficulté et des Vallées de l'Humiliation ; qu'il y a une Vallée de l'Ombre de la mort et, pire encore, une Foire aux Vanités, et qu'il faut traverser tout cela. S'il y a des Montagnes Délicieuses (et, Dieu merci, il y en a), il y a aussi des Châteaux du Désespoir, dont les pèlerins n'ont que trop souvent vu l'intérieur. Tout bien considéré, ceux qui tiennent bon jusqu'à la fin sur le chemin de la sainteté seront « des hommes qu'on regarde avec étonnement » (Zacharie 3,8).
« Ô monde de merveilles, je ne peux pas dire moins. » Les jours de la vie d'un chrétien sont comme autant de Koh-i-Noor de miséricorde enfilés sur le fil d'or de la fidélité divine. Au ciel, nous raconterons aux anges, aux dominations et aux autorités, les richesses incompréhensibles de Christ (Éphésiens 3,8-10) qui ont été dépensées pour nous et dont nous avons joui pendant que nous étions ici-bas. Nous avons été gardés en vie au bord de la mort. Notre vie spirituelle a été une flamme qui continue de brûler au milieu de la mer, une pierre restée suspendue dans les airs. L'univers sera stupéfait de nous voir entrer par la porte de perle, irréprochables au jour de notre Seigneur Jésus-Christ. Nous devrions être remplis d'un étonnement reconnaissant d'être gardés ne serait-ce qu'une heure ; et j'espère que nous le sommes.
Si c'était tout, il y aurait déjà de quoi s'inquiéter ; mais il y a bien plus. Il nous faut penser au lieu où nous vivons. Pour beaucoup d'enfants de Dieu, le monde est un désert plein de hurlements. Certains d'entre nous sont très favorisés par la providence de Dieu, mais d'autres doivent mener un rude combat. Nous commençons notre journée par la prière, et nous entendons bien souvent dans nos maisons la voix des chants sacrés ; mais beaucoup de gens pieux sont à peine relevés de leurs genoux le matin qu'ils sont accueillis par des blasphèmes. Ils partent au travail, et toute la journée ils sont tourmentés par des conversations immondes, comme le juste Lot dans Sodome (2 Pierre 2,7-8). Pouvez-vous seulement marcher dans les rues aujourd'hui sans que vos oreilles soient blessées par un langage grossier ? Le monde n'est pas un ami de la grâce. Ce que nous pouvons faire de mieux avec ce monde, c'est de le traverser aussi vite que possible, car nous habitons en pays ennemi. Un brigand se cache derrière chaque buisson. Partout il nous faut voyager l'épée tirée à la main, ou du moins avec toujours à notre côté cette arme qu'on appelle « toutes sortes de prières » (Éphésiens 6,18) ; car il nous faut disputer chaque pouce de notre chemin. Ne vous y trompez pas, sinon vous serez brutalement tiré de votre douce illusion. Ô Dieu, aide-nous, et affermis-nous jusqu'à la fin, sinon où en serons-nous ?
La vraie religion est surnaturelle dans son commencement, surnaturelle dans sa continuation et surnaturelle dans son achèvement. Elle est l'œuvre de Dieu du début à la fin. Il est bien nécessaire que la main du Seigneur reste étendue ; mon lecteur ressent ce besoin en ce moment, et je suis heureux qu'il le ressente ; car maintenant il regardera, pour être gardé, au Seigneur qui seul peut nous préserver de toute chute (Jude 24) et nous glorifier avec son Fils.
Texte : Traduction française de biblelibre.org (2026). Source : All of Grace, Robert Carter & Brothers, 1886 (archive.org, exemplaire du Princeton Theological Seminary) (Texte anglais du domaine public ; traduction française de biblelibre.org sous licence CC BY-SA 4.0 : libre de copie et de partage, dans les mêmes conditions, en citant la source).