Le vainqueur venant de l'ouest, Kittim, désigne proprement l'île de Chypre, puis les côtes de l'Asie Mineure et celles de la Méditerranée (Genèse 10.4, note). C'est donc une puissance surgissant du côté de l'occident qui vient mettre fin à la domination d'Assur, le représentant de la puissance orientale.
La défaite d'Assur est partagée par Héber. Ces deux noms ne peuvent être synonymes, car le verbe étant le même dans les deux propositions, le parallélisme ne serait plus dans ce cas qu'une oiseuse répétition. Sur Héber, voir Genèse 10.24, note. C'était le nom de l'arrière-petit-fils du patriarche Sem dont Assur était le fils. Ce nom désigne donc un cercle plus particulier de peuples orientaux que celui d'Assur. Cette branche restreinte des enfants de Sem est celle à laquelle Genèse 10.21 donne une importance toute spéciale en appelant Sem le père des fils d'Héber. Ceux-ci sont par là qualifiés, en quelque sorte, comme les Sémites par excellence. Ce sont d'un côté les tribus arabes, descendant d'Héber par Joktan ; et, de l'autre, Abraham et sa famille, descendant d'Héber par Péleg ; comparez Genèse 10.25 et 11.17-31. C'est donc de l'humiliation du groupe particulier de ces peuples sémites occidentaux auquel appartenait Israël, que Balaam veut parler en relevant la défaite d'Héber à côté de celle d'Assur. Le conquérant occidental étendra son pouvoir sur l'orient le plus éloigné comme le plus rapproché de la Méditerranée. Sans vouloir retrouver dans ce conquérant ni la Grèce (Alexandre), ni Rome spécialement, il paraît évident que Balaam annonce le choc futur de ces deux moitiés de l'ancien monde et la victoire de l'Occident.
Et lui aussi... Ces mots pourraient se rapporter à Assur dans le sens de : Et en effet Assur aussi doit succomber ; mais compris ainsi ils n'ajoutent rien à la menace précédente, ce qui, dans un oracle aussi concis, est invraisemblable. Puis le pronom lui peut difficilement se rapporter à Assur et à Héber réunis, qui viennent d'être si positivement distingués. Le lui aussi ne peut donc s'appliquer qu'au conquérant venu de Kittim, dont il vient d'être parlé en dernier lieu. Après qu'il aura accompli son uvre et fait son temps, lui aussi tombera. Ainsi succombent successivement toutes les puissances terrestres depuis le lointain orient jusqu'au lointain occident. Israël lui-même devra subir un temps de captivité, quoiqu'en définitive seul il doive rester debout avec tous ceux qui s'attacheront à lui : car il est béni avec tous ceux qui le bénissent, mais maudit soit qui le maudit ! (verset 9). C'est le peuple de l'Eternel, le porteur du royaume qui subsiste à toujours, le sol d'où s'élève le sceptre vainqueur (verset 17).
Par son horizon en quelque sorte illimité, cet oracle ressemble à celui de Noé (Genèse 9.25-27). Il se soustrait à toutes les mesquines applications par lesquelles on a cherché à en rendre compte. Il sert à peu de chose, pour l'expliquer comme prophétie faite après coup, d'en placer la composition au temps de David, ou un peu plus tard : car il dépasse évidemment cette époque-là. De plus, nous avons vu par combien de traits il se rattache à la situation indiquée dans le récit (Amalékites, Kéniens, Assur) ; et, sauf le nom d'Agag (voir à verset 7), l'avenir est esquissé en contours si vagues que rien n'empêche de l'attribuer à l'homme extraordinaire qui doit l'avoir prononcé. Comment dans ce cas a-t-on eu en Israël connaissance de ces discours ? On a supposé que Balaam lui-même, suivant en quelque sorte le conseil ironique de Balak (24.11, note), s'était rendu auprès de Moïse pour obtenir de lui le salaire que lui refusait ce roi. Il est plus simple d'admettre qu'en raison des relations qui ne cessèrent pas d'exister entre les deux peuples voisins et dont nous avons la preuve dès le chapitre suivant, le récit de cette scène si remarquable put parvenir à Israël par l'un des Moabites qui entouraient à ce moment Balak. N'oublions pas le livre de Ruth qui prouve aussi les relations constantes entre les deux peuples et nous montre une Moabite parmi les ancêtres de David (1.1 ; 4.17).