Cette sentence solennellement répétée (Matthieu 19.30 ; comparez Marc 10.31 ; Luc 13.30) présente le résumé et le sens profond de toute la parabole.
Pierre, en rappelant avec une certaine complaisance qu'il avait tout quitté pour suivre Jésus, s'était enquis d'une récompense. (Matthieu 19.27) Il cédait ainsi à un sentiment faux et dangereux, celui de la propre justice. Jésus lui a fait d'abord une réponse encourageante, parce qu'au fond le disciple était sincère et plein d'amour pour son Maître ; mais il ajoutait à cette réponse un sérieux avertissement (verset 30, note) qu'il a voulu rendre plus impressif par le récit dramatique qui suit.
Combien il est saisissant ! Le maître qui appelle des ouvriers, c'est Dieu, qui a un droit absolu sur eux et qui leur fait une grâce immense en les appelant. En effet la vigne où il les envoie, c'est son beau règne de vérité, de justice et de paix. Les ouvriers qui ont le privilège d'y travailler ne sont pas seulement des docteurs ou pasteurs, mais tous ceux qui entendent l'appel et s'y rendent.
Les différentes heures du jour sont les divers âges de la vie humaine ou les époques de l'histoire du règne de Dieu.
Le travail, ce sont toutes les œuvres qui ont pour objet le bien des hommes, l'avancement du règne de Dieu. Le soir, c'est la fin de la vie ou la fin de l'économie présente, le retour de Christ, le divin intendant qui préside à la rétribution.
Le denier, enfin, c'est le salut, la vie éternelle, qui, parce qu'elle est d'une valeur infinie et sans proportion avec le travail des ouvriers, ne peut être qu'une grâce. Dans ce sens, il y a égalité entre tous, mais voici la différence : le denier peut avoir une valeur infiniment diverse selon la disposition intérieure de ceux qui le reçoivent, c'est-à-dire selon leur capacité morale de jouir de la vie du ciel.
Là ceux qui ont été les premiers au travail peuvent être les derniers. Et même, bien que Jésus ne les exclue pas, puisqu'il leur accorde le denier stipule, ils sont en danger de s'exclure eux-mêmes, selon que les sentiments qu'ils manifestent dans la parabole viendraient à prévaloir.
Ceux au contraire qui ont compris que, dans le règne de Dieu, tout est grâce, l'appel, le travail, la récompense, et qui se sont simplement confiés à la parole du maître peuvent être les premiers, bien qu'ils aient été les derniers au travail.
- Il faut remarquer encore que le texte dit ici les premiers, les derniers, parce qu'il en est réellement ainsi dans la parabole, mais cela ne signifie point que tous les premiers doivent être les derniers et l'inverse. En effet, au chapitre précèdent (verset 30) on lit : plusieurs des premiers seront tes derniers. Le texte reçu ajoute : car il y en a beaucoup d'appelés, mais peu d'élus. Cette sentence, que Jésus prononce ailleurs, (Matthieu 22.14) est probablement inauthentique. Sin., B. et les versions Égyptiennes ne l'ont pas, et il faut avouer qu'elle est peu en harmonie avec l'enseignement de notre parabole, qui ne traite point d'appelés et d'élus, mais des dispositions diverses de ceux qui travaillent dans le règne de Dieu, d'où même les derniers ne sont point exclus.
Aussi Calvin fait-il déjà cette remarque :"Il (J.-C.) ne fait pas comparaison des réprouvés qui se détournent de la foi avec les élus qui y persévèrent, et dès lors la sentence qu'aucuns entrelacent ici :plusieurs sont appelés, mais peu sont élus,n'est pas à propos."**
Les exégètes qui, se fondant sur C, D, l'Itala et la syr., admettent ces paroles comme authentiques ne savent trop qu'en faire dans l'interprétation. Meyer leur fait signifier que parmi ceux qui sont dans le royaume de Dieu, il en est peu qui soient choisis pour y être les premiers ce qui veut dire qu'il y aurait des élus parmi les élus ! Beaucoup plutôt pourrait-on penser, si cette sentence est authentique, que Jésus a voulu faire sentir, à ceux qui déjà sont les derniers par leur faute, le danger de se voir finalement rejetés.