Le monde ! il faut donner une attention particulière à cette parole qui est la clef de notre parabole.
Jésus n'entend point par là, comme on l'a cru souvent, la partie mauvaise, mondaine de l'humanité, (Jean 17.16,1Jean 2.15) par opposition au peuple de Dieu ; mais bien cette humanité tout entière, que le Seigneur appelle à bon droit son champ ou son royaume, (verset 41) et qui est destinée par la miséricorde divine (Jean 3.16) à recevoir la bonne semence et à devenir le "royaume des cieux." (verset 24)
De tout temps il y a eu des interprètes qui, méconnaissant ce trait fondamental de notre parabole : le champ c'est le monde, y ont substitué de diverses manières ce sens tout différent : le champ c'est l'Eglise.
Alors, en présence de la question empressée des serviteurs : "Veux-tu que nous allions la cueillir ?" et de la réponse catégorique de Jésus "Non !" (versets 28,29) ils se sont résignés à ne voir dans l'Eglise chrétienne que cette confusion perpétuelle de l'ivraie et du froment, des "fils du royaume" et des "fils du malin," (verset 38) dont le monde offre le spectacle et dont notre parabole serait l'image.
Ainsi Calvin, malgré ses principes rigoureux de discipline, assez peu conciliables avec la défense de Jésus s'il s'agit ici de l'Eglise, se console de la confusion qui y reste, en écrivant ces mots :"Mais cette solution doit nous suffire que Christ ne parle point ici (dans sa défense) de l'office des pasteurs ou des magistrats, mais ôte seulement le scandale qui trouble les infirmes, quand ils voient que l'Eglise ne consiste pas seulement en des élus, mais qu'il y a aussi des méchantes canailles."(Commentaire sur cette parabole.)
D'autre part, il y a eu toujours, depuis les donatistes d'Afrique jusqu'aux hommes du Réveil, des chrétiens qui ont pensé pouvoir constituer des Eglises triées, soumises à une sévère discipline, estimant que la défense de Jésus ne concernait que le monde, c'est-à-dire l'humanité rebelle et hostile à l'Evangile.
Mais ce mot, dans la pensée du Sauveur, avait une signification plus étendue et plus universelle, embrassant l'humanité tout entière, dans laquelle la puissance des ténèbres est en lutte constante avec l'Evangile du salut.
Voici dès lors ce que le Maître prescrit à ses serviteurs, dans des vues pleines de sagesse et de miséricorde. Il ne leur demande pas de voir avec indifférence l'erreur, le mensonge, le péché, toutes les corruptions et les iniquités que l'ennemi du royaume de Dieu sème dans le monde ; il leur ordonne au contraire de les combattre avec toute la puissance et l'énergie que donnent les armes spirituelles de la Parole et de l'Esprit de Dieu.
Mais ce qu'il leur interdit d'une manière absolue, c'est de recourir dans cette lutte aux armes charnelles, d'y faire intervenir le pouvoir séculier, d'employer la contrainte, d'user de moyens matériels de répression et de propagande.
La raison de cette interdiction est indiquée par la parabole : le froment et l'ivraie représentent des hommes ; (verset 38) or, arracher celle-ci, la détruire avant le temps, ce serait exercer un jugement qui n'appartient qu'à Dieu. Ce que Jésus prévoyait (verset 29) est toujours arrivé : en s'imaginant cueillir l'ivraie, ces serviteurs, désobéissant à l'ordre du maître, ont arraché le froment. Ce sont les esprits les plus nobles, les plus indépendants, les plus pieux qui sont devenus leurs victimes.
Qui ne voit quelle lugubre série de persécutions, d'iniquités et de crimes eût été épargnée à l'humanité, si tous avaient compris et observé cette seule parole de Jésus : Laissez-les croître ensemble jusqu'à la moisson !
Ce mélange, tout affligeant qu'il est, doit servir au salut des uns, à l'épreuve et à la patience des autres. Mais la confusion ne durera pas toujours ; il vient, le jour de la moisson (v.30), et alors ce que les serviteurs désirent sera accompli, non par des hommes faillibles et pécheurs, mais par la main des anges exécutant la justice de Dieu. (versets 40-43)
Dans la parabole du semeur, la semence est la parole de Dieu, tombant dans le cœur d'hommes diversement disposés. Ici, c'est cette même parole qui a produit des effets contraires selon qu'elle a été reçue ou repoussée ; et ces effets de la parole divine sont identifiés dans un langage plein de hardiesse avec les hommes eux-mêmes qui les éprouvent.
Les uns sont fils du royaume ; ils y ont été introduits et ont été engendrés par la parole, ils sont animés de l'esprit de ce royaume. (Voir sur ce terme Matthieu 3.2, note.)
Les autres sont fils du malin, de celui qui sème l'ivraie (v. 39) ; ils sont sous son influence, (verset 19) animés de son esprit. (Comp Jean 8.44 ; 1Jean 3.8,10)