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Le Voyage du pèlerin · John Bunyan

Chapitre II

Chrétien poursuit sa route. - Obstiné, à cause de son attachement au monde, refuse de l’accompagner. - Facile va jusqu’au Bourbier du Découragement, mais, n’étant pas soutenu par la grâce divine, il revient sur ses pas.

Alors Chrétien se mit à courir à toutes jambes. Or, comme il n’était encore qu’à une petite distance de chez lui, sa femme et ses enfants lui crièrent de revenir1 ; mais il se boucha les oreilles, en criant : « La vie, la vie, la vie éternelle ! », et, sans même regarder en arrière2, il continua sa course à travers la campagne.

Tous ses voisins sortirent pour le regarder3 ; les uns se moquaient de lui ; d’autres le menaçaient ; d’autres lui criaient de revenir sur ses pas : parmi ces derniers, certains résolurent de lui courir après et de le ramener de force. L’un s’appelait Obstiné, et l’autre Facile ; et bien que Chrétien ait eu beaucoup d’avance sur eux, ils ne se découragèrent pas, et finirent par l’atteindre. Alors il leur dit : « Mes chers voisins, que me voulez-vous ? » Ils répondirent : « Nous voulons vous persuader de revenir avec nous. » Mais il reprit : « Cela ne se peut pas ; vous demeurez dans la ville de Perdition, où je suis né aussi bien que vous ; mais j’ai vu le danger qui la menace, et si vous y restez, vous serez tôt ou tard précipités plus bas que le sépulcre, dans un étang ardent de feu et de soufre ; ne refusez donc pas, mes chers voisins, de faire route avec moi. »

Quoi ! dit Obstiné, abandonner nos amis et toutes les douceurs de la vie !

Oui, dit Chrétien, parce que tout ce que vous abandonnez n’est pas digne d’être comparé à la moindre partie des biens que je cherche4, et si vous voulez m’accompagner, vous en jouirez tout comme moi ; car, dans le pays où je vais, il y a abondance de biens5 ; venez juger par vous-même si je ne dis pas la vérité.

Obstiné. Quelles sont donc ces choses qui vous paraissent d’un si grand prix que vous quittiez le monde entier pour les obtenir ?

Chrétien. Je cherche un héritage qui ne peut ni se corrompre, ni se souiller, ni se flétrir, qui est réservé pour nous dans les cieux6, et qu’obtiendront, au temps fixé, ceux qui le cherchent avec ardeur. Si vous voulez lire mon livre, vous y verrez tout cela.

Obstiné. Bah ! je n’ai que faire de votre livre. Voulez-vous revenir avec nous, oui ou non ?

Chrétien. Non vraiment, car j’ai mis la main à la charrue7.

Obstiné. En ce cas, voisin Facile, retournons chez nous sans lui. Il y a des gens si entichés de leurs propres opinions qu’ils se croient plus sages que tout le reste des hommes.

Ne l’insultez pas, dit Facile ; si ce brave homme dit vrai, les biens qu’il recherche valent mieux que ceux auxquels nous nous attachons, et je me sens enclin à l’accompagner.

Obstiné. Quoi ! encore un fou de plus. Suivez mon conseil et revenez avec moi. Qui sait où cet insensé vous mènera ? Venez, venez, soyez plus sage.

Chrétien. Venez plutôt avec moi, voisin Facile ; outre tous les biens dont je vous ai parlé, vous serez mis en possession d’une gloire infinie. Si vous ne me croyez pas, lisez ce qui est dit dans ce livre ; la vérité de tout ce qu’il contient a été scellée du sang de celui qui en est l’auteur8.

Facile. Eh bien ! voisin Obstiné, ma décision est prise ; je veux accompagner ce brave homme, et partager son sort. Mais, mon cher compagnon de voyage, connaissez-vous bien la route qui mène à ce lieu si désiré ?

Chrétien. Un certain Évangéliste m’a dit d’aller à une porte qui est devant nous, en m’assurant que là je recevrais les instructions nécessaires pour continuer mon voyage.

Facile. Eh bien, mon cher voisin, partons. Et ils se mirent en route.

Quant à moi, dit Obstiné, je retourne chez moi ; je ne veux pas m’associer à des visionnaires et à des fanatiques.

Or, tout en cheminant, Chrétien et Facile eurent ensemble la conversation suivante :

Chrétien. Eh bien, voisin Facile, comment allez-vous ? Je me réjouis que vous vous soyez laissé persuader de m’accompagner. Obstiné lui-même, s’il avait senti comme moi ce qu’il y a de puissant et de terrible dans les choses invisibles, ne nous aurait pas si légèrement tourné le dos.

Facile. Maintenant, mon cher voisin, puisque nous sommes seuls, dites-moi plus en détail quelle est la nature des biens que nous recherchons, et comment nous pouvons y avoir part.

Chrétien. Il m’est bien plus facile de me les représenter que de vous les décrire ; mais puisque vous désirez les connaître, je vais vous lire ce qu’en dit mon livre.

Facile. Et êtes-vous bien sûr que tout ce que contient votre livre soit vrai ?

Chrétien. Oui, sans aucun doute ; car il est l’ouvrage de celui qui ne peut mentir9.

Facile. Fort bien ; et quelles sont donc ces choses dont il parle ?

Chrétien. Il parle d’un royaume éternel dont nous serons mis en possession10, et d’une vie éternelle qui nous sera donnée, afin que nous puissions habiter à jamais ce royaume.

Facile. Très bien ; et que dit-il encore ?

Chrétien. Il dit que nous recevrons des couronnes de gloire et des vêtements resplendissants comme le soleil dans le firmament11.

Facile. Voilà qui est bien réjouissant. Continuez.

Chrétien. Dans ce bienheureux séjour, il n’y aura plus ni cris ni deuil12, car le Seigneur du lieu essuiera toute larme de nos yeux.

Facile. Et qui sont ceux qui habiteront ce séjour avec nous ?

Chrétien. Nous y serons avec des séraphins et des chérubins, dont la gloire éblouira les yeux de ceux qui les contempleront13. Nous y rencontrerons des milliers d’hommes qui y sont entrés avant nous, qui sont tous revêtus d’une sainteté parfaite et remplis de charité et d’amour ; ces êtres bienheureux se tiennent tous avec joie en la présence du Seigneur, et marchent sans cesse devant sa face. Nous verrons parmi eux les anciens, qui portent sur la tête des couronnes d’or14 ; nous y entendrons une voix de joueurs de harpe15 ; nous y trouverons, revêtus d’immortalité, tous ceux qui, pour l’amour du Seigneur du lieu, ont été lapidés, sciés, mis à mort par le tranchant de l’épée ; ceux qui ont été brûlés ou dévorés par les bêtes sauvages, ou noyés dans la mer16.

Facile. La seule pensée d’une telle gloire suffit à ravir le cœur ; mais que faut-il faire pour y avoir part ?

Chrétien. Le souverain Maître de ces lieux nous déclare dans ce livre que si nous désirons sincèrement obtenir ces biens, il nous les accordera gratuitement17.

Facile. Mon cher compagnon de voyage, je suis enchanté de tout ce que vous venez de me dire. Venez, hâtons-nous de poursuivre notre route.

Chrétien. Le fardeau dont je suis chargé ne me permet pas d’avancer aussi vite que je le voudrais.

Tout en parlant, ils s’étaient approchés d’un bourbier fangeux qui se trouvait au milieu de la plaine ; et comme ils marchaient sans faire attention où ils mettaient les pieds, je les vis tomber tous les deux dans la boue. Ce bourbier s’appelait le Bourbier du Découragement. Ils s’y débattirent pendant quelques instants, et Chrétien, accablé sous le poids du fardeau qu’il portait, commença à s’enfoncer.

Facile s’écria alors : Ah ! voisin, où êtes-vous donc ?

Chrétien. Vraiment, je ne le sais pas.

À ces mots, Facile commença à se fâcher, et dit d’un ton irrité à son compagnon : Est-ce là le bonheur dont vous m’avez tant parlé ? Si tel est le commencement de notre voyage, à quoi devons-nous nous attendre avant d’en voir la fin ? Si je peux me tirer de ce mauvais pas, je vous laisserai posséder seul ce bel héritage. En prononçant ces paroles, il fit quelques violents efforts et sortit du bourbier du côté de sa maison ; il partit aussitôt, et Chrétien ne le revit plus.

Chrétien resta ainsi seul à se débattre dans le Bourbier du Découragement. Il s’efforçait de gagner le bord opposé à sa maison, le plus proche de la Porte étroite ; mais il ne pouvait l’atteindre à cause du fardeau dont il était chargé. Alors je vis venir à lui un homme dont le nom était Secours, qui lui demanda ce qu’il faisait là.

Monsieur, dit Chrétien, un homme nommé Évangéliste m’a ordonné de suivre ce chemin pour arriver à la porte qui est devant nous, afin d’échapper à la colère à venir ; et c’est en suivant ses indications que je suis tombé dans ce bourbier.

Secours. Mais pourquoi n’avez-vous pas fait attention aux traces du sentier18 ?

Chrétien. La peur s’était tellement emparée de moi que j’ai fui par le plus court chemin.

Alors Secours lui dit : Donnez-moi la main. Il le tira du bourbier19, et, après l’avoir remis sur la terre ferme, il lui ordonna de poursuivre sa route.

Voyant cela, je m’approchai de son libérateur, et je lui dis : Monsieur, puisqu’en sortant de la ville de Perdition il faut nécessairement passer par ici pour arriver à la porte étroite, pourquoi ne comble-t-on pas ce bourbier, afin que les pauvres voyageurs puissent le traverser plus sûrement ?

Ce chemin fangeux, répondit Secours, ne peut être réparé, parce que c’est l’égout où s’écoulent continuellement l’écume et la boue que produit la conviction du péché, et c’est pourquoi on l’appelle le Bourbier du Découragement. Car lorsque le pécheur se réveille et voit son état de perdition, il s’élève dans son âme beaucoup de craintes, de doutes et d’inquiétudes qui se rassemblent et s’accumulent dans ce lieu. C’est ce qui rend ce terrain si marécageux.

Cependant, la volonté du roi n’est pas que ce passage reste en si mauvais état20. Ses ouvriers travaillent déjà depuis bien des siècles à le réparer et à le rendre praticable. Ceux qui s’y connaissent disent qu’il n’existe pas de meilleurs matériaux pour cette réparation que de salutaires instructions ; mais bien qu’on n’ait jamais cessé de les y verser en abondance, ce lieu est toujours le Bourbier du Découragement.

Il est vrai que, sur l’ordre du Souverain, on a placé de loin en loin des pierres pour assurer les pas des voyageurs. Mais lorsque les impuretés de ce lieu augmentent, ce qui arrive d’ordinaire quand le temps change, ces pierres sont difficiles à découvrir, et, même quand on les aperçoit, il arrive souvent qu’on ait la vue troublée et qu’on mette le pied à côté, de sorte qu’on n’en tombe pas moins dans la boue. Mais de l’autre côté de la porte, le terrain est très solide21.

Je vis ensuite dans mon rêve que Facile, de retour chez lui, reçut la visite de ses voisins. Les uns lui disaient qu’il avait agi sagement en décidant de revenir ; d’autres le traitaient de fou pour s’être mis en route avec Chrétien. Quelques-uns se moquaient de lui et l’accusaient de lâcheté, lui disant que, puisqu’il avait tenté l’aventure, il n’aurait pas dû se laisser décourager si facilement. À tous ces discours, Facile n’avait rien à répondre ; il reprit de l’assurance et se joignit aux autres pour se moquer de Chrétien.

Texte : Traduction française de 1831 (J. J. Risler), mise en français courant par biblelibre.org. Source : Wikisource, « Le Pèlerinage du chrétien à la cité céleste » (traduction de 1831) (Traduction de 1831 du domaine public ; transcription Wikisource et version en français courant de biblelibre.org sous licence CC BY-SA 4.0 : libre de copie et de partage, dans les mêmes conditions, en citant ces sources).

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