Le Voyage du pèlerin · John Bunyan
Chapitre XV
Chrétien et Grand - Espoir, se voyant dans la prospérité et se sentant en paix, deviennent insouciants et négligent la vigilance. Ils prennent un chemin de traverse et tombent entre les mains du Géant Désespoir ; mais ils implorent le secours de Dieu, et sont délivrés grâce à la Clé de la promesse.
Les pèlerins, poursuivant leur route, arrivèrent au bord d’une eau limpide, que le roi David appelle le Ruisseau de Dieu, et Jean le Fleuve d’eau vive1.
Chrétien et son compagnon devaient longer cette rivière ; la route était des plus agréables ; ils burent de l’eau du fleuve, qui était bonne et rafraîchissante. Des deux côtés de la rivière, on voyait des arbres verts, chargés de toutes sortes de fruits ; les feuilles de ces arbres ont la vertu de prévenir tous les malaises auxquels les voyageurs peuvent être exposés à cause de la fatigue et de la chaleur. De chaque côté de la rivière s’étendait une prairie parsemée de muguets, qui restait verte toute l’année. Ils s’y couchèrent et s’endormirent, assurés qu’en ce lieu ils n’avaient rien à craindre2. Quand ils se réveillèrent, ils cueillirent de nouveau des fruits des arbres, burent de l’eau de la rivière, et se rendormirent. Ils passèrent ainsi plusieurs jours et plusieurs nuits ; après quoi, comme ils n’étaient pas encore au bout de leur voyage, ils poursuivirent leur route.
Ils ne marchèrent pas longtemps avant d’arriver à un endroit où ils virent, à leur grand regret, que le chemin ne suivait plus le cours de la rivière ; cependant ils n’osaient se risquer à faire un pas hors de leur route. Le chemin qu’il leur fallait suivre était rocailleux, et leurs pieds étaient devenus très sensibles à cause de la longue marche qu’ils avaient déjà faite ; de sorte qu’ils perdaient courage en chemin3, et que, tout en avançant, ils aspiraient à une meilleure route. Or, à quelque distance d’eux, à gauche du chemin, il y avait une prairie, dont ils n’étaient séparés que par une barrière, et qui s’appelle la Prairie du Chemin détourné. Chrétien dit à son compagnon : Si cette prairie longe notre route, passons-y. Il s’avança vers la barrière, et vit qu’il y avait de l’autre côté de la haie un sentier qui suivait la même direction que leur route. C’est ce que j’espérais, dit Chrétien ; nous marcherons bien plus facilement de l’autre côté ; venez, mon cher Grand-Espoir.
Grand-Espoir. Mais si ce sentier allait nous faire dévier ?
Chrétien. Ce n’est pas probable ; ne voyez-vous pas qu’il suit le chemin ?
Grand-Espoir se laissa persuader ; ils franchirent la barrière, et trouvèrent qu’on marchait bien plus facilement et plus agréablement de l’autre côté. Bientôt ils aperçurent un homme qui cheminait devant eux dans le même sentier ; il s’appelait Vaine-Confiance. Ils l’appelèrent et lui demandèrent où menait cette route. Il répondit : À la Cité céleste. Vous voyez que nous avons eu raison, reprit Chrétien. Ils continuèrent donc à avancer, précédés de leur nouveau compagnon de voyage. Bientôt la nuit tomba, et il commença à faire très sombre ; de sorte que Chrétien et son ami perdirent de vue l’homme qui marchait devant eux. Celui-ci, appelé, comme je l’ai dit, Vaine-Confiance, ne voyant pas son chemin, tomba dans une fosse profonde, qui avait été creusée exprès par le seigneur de ces terres pour servir de piège aux insensés pleins de confiance en eux-mêmes4.
Chrétien et Grand-Espoir, l’ayant entendu tomber, l’appelèrent pour savoir s’il vivait encore ; mais un profond gémissement fut la seule réponse qu’ils obtinrent. Où sommes-nous ? demanda Grand-Espoir. Son compagnon garda le silence, car il se doutait déjà qu’il l’avait égaré ; bientôt il commença à pleuvoir, à faire des éclairs et à tonner d’une manière effrayante, et les eaux débordèrent.
Alors Grand-Espoir s’écria en soupirant : Hélas ! pourquoi me suis-je écarté du chemin ?
Chrétien. Qui aurait pu croire que ce sentier nous mènerait hors de la route ?
Grand-Espoir. Je l’ai craint dès le moment où vous avez voulu le prendre ; c’est pourquoi je vous ai donné un avertissement amical. Je me serais exprimé plus franchement, mais vous êtes plus âgé que moi.
Chrétien. Cher frère, pardonnez-moi ; je regrette de vous avoir fait sortir de la route et de vous avoir exposé à un danger si imminent ; ne m’en voulez pas, je vous prie, je ne l’ai pas fait dans une mauvaise intention.
Grand-Espoir. Consolez-vous, mon frère, je vous pardonne ; et je crois même que ceci tournera à notre bien.
Chrétien. Je suis heureux d’avoir affaire à un si bon frère ; mais il ne faut pas nous arrêter ici ; essayons de revenir sur nos pas.
Grand-Espoir. Mais, cher frère, laissez-moi marcher devant.
Chrétien. Non, s’il vous plaît, laissez-moi passer devant ; s’il y a quelque danger, il est juste que j’y sois exposé le premier, puisque c’est à cause de moi que nous sommes sortis du chemin.
Non, dit Grand-Espoir, vous n’irez pas le premier ; troublé comme vous l’êtes, vous pourriez vous égarer encore. Alors ils entendirent, pour leur encouragement, une voix qui leur disait : « Prends garde au chemin, à la voie par laquelle tu es venu ; reviens »5. Mais entre-temps les eaux étaient montées si haut qu’il était très dangereux de reprendre le même chemin. (Il est, hélas ! bien plus facile de sortir de la route quand nous y marchons que d’y rentrer quand nous en sommes sortis.) Cependant ils se risquèrent à revenir sur leurs pas ; mais la nuit était si sombre et les eaux si hautes qu’ils manquèrent vingt fois de se noyer.
Malgré tous leurs efforts, il leur fut impossible de regagner la barrière pendant la nuit. C’est pourquoi, s’arrêtant enfin sous un abri, ils s’y assirent pour attendre le jour, et, accablés de fatigue, ils s’endormirent. Or il y avait, non loin de l’endroit où ils se reposaient, un château appelé le Château du Doute, dont le propriétaire était le Géant Désespoir, et c’était sur ses terres qu’ils se trouvaient alors. Le Géant, s’étant levé de bonne heure et se promenant dans ses champs, surprit Chrétien et Grand-Espoir endormis. Aussitôt, d’une voix rauque et menaçante, il les réveilla et leur demanda d’où ils venaient et ce qu’ils faisaient sur ses terres. Ils lui dirent qu’ils étaient des pèlerins égarés.
Vous m’avez offensé en passant sur mon territoire, dit le Géant ; suivez-moi maintenant. Ils obéirent, voyant qu’il était plus fort qu’eux, et sentant qu’ils n’avaient pas grand-chose à dire pour leur défense. Le Géant les fit marcher devant lui, et les enferma dans un cachot sombre et répugnant6. Ils y restèrent du mercredi matin au samedi soir, sans rien avoir à manger ni à boire, sans voir la moindre lueur, et sans que personne ne s’inquiète d’eux ; ils souffrirent beaucoup dans cette cruelle situation, n’ayant personne pour les défendre ou les secourir ; et Chrétien en gémit doublement, en pensant que c’était son imprudence qui leur avait attiré ce malheur.
Le Géant Désespoir avait une femme qui s’appelait Défiance ; se trouvant seul avec elle, il lui raconta qu’il s’était emparé de ces deux hommes, et qu’il les avait enfermés dans un cachot pour être passés sur ses terres. Il lui demanda ensuite ce qu’elle lui conseillait de faire de ses prisonniers. Quand il lui eut dit qui ils étaient, d’où ils venaient et où ils allaient, elle le pressa de les battre sans pitié le lendemain matin. En conséquence, quand le jour fut venu, il prit un gourdin, descendit dans le cachot où ils étaient, et se mit à les battre comme des chiens, jusqu’à ce qu’ils soient incapables de bouger. Puis il se retira et les laissa déplorer leur triste sort ; aussi passèrent-ils toute la journée à soupirer et à se lamenter. La nuit suivante, Défiance reparla des prisonniers à son mari, et apprenant qu’ils respiraient encore, elle lui conseilla de les pousser à se tuer. Le lendemain matin, il redescendit auprès d’eux, et voyant qu’ils étaient encore tout meurtris des coups qu’il leur avait donnés la veille, il leur dit que, comme ils ne pouvaient avoir aucun espoir de jamais sortir de ce cachot, ce qu’ils avaient de mieux à faire, c’était de s’ôter la vie par le fer, par le poison ou par la corde. Car, ajouta-t-il, pourquoi ne vous délivreriez-vous pas d’une vie remplie de tant d’amertume ? Ils ne répondirent qu’en le suppliant de leur rendre la liberté ; mais il leur jeta un de ses horribles regards, et, se précipitant sur eux, il les aurait sans doute assommés s’il n’avait été pris à ce moment d’une sorte de crise convulsive qui lui venait parfois et le privait momentanément de l’usage de son bras ; il se retira donc, et les laissa, comme la fois précédente, réfléchir à ce qu’ils avaient à faire. Alors les prisonniers se mirent à délibérer et à se demander s’ils feraient mieux de suivre ou de rejeter le conseil que le Géant leur avait donné, et ils eurent ensemble à ce sujet la conversation suivante :
Mon frère, dit Chrétien, que ferons-nous ? La vie que nous menons ici est horrible. Pour ma part, je ne sais s’il ne vaudrait pas mieux mettre fin à notre existence que de vivre dans cet état. J’aime mieux la mort qu’une telle vie, et le tombeau me paraît préférable à ce cachot. Suivrons-nous le conseil du Géant ?
Grand-Espoir. Il est vrai que notre sort actuel est lamentable, et que la mort serait bien plus douce ; mais n’oublions pas que le Seigneur du pays où nous allons a dit : Tu ne tueras point ; et s’il nous est défendu d’ôter la vie à notre prochain, il nous est assurément défendu aussi de suivre le conseil du Géant, qui est de nous ôter la vie à nous-mêmes. Celui qui tue son semblable ne peut lui ôter que la vie du corps ; mais celui qui se tue lui-même fait périr à la fois son corps et son âme. De plus, mon frère, quand vous parlez du repos de la tombe, vous oubliez qu’il y a un enfer où vont assurément tous les meurtriers. Car « aucun meurtrier n’a la vie éternelle demeurant en lui. » Enfin, souvenons-nous que le Géant Désespoir n’est pas tout-puissant ; d’autres pèlerins, si je suis bien informé, sont tombés comme nous entre ses mains, et lui ont pourtant échappé. Qui sait si le Créateur de toutes choses ne fera pas mourir ce Géant ; ou si un jour ou l’autre Désespoir n’oubliera pas de fermer à clé la porte de ce cachot ; ou enfin s’il n’aura pas encore, devant nous, une de ces crises qui lui ôtent l’usage de ses membres. Si cela lui arrive de nouveau, je suis décidé à me conduire vaillamment et à faire tous mes efforts pour me tirer de ses mains. J’ai été bien fou d’en avoir laissé échapper l’occasion ; mais, mon frère, prenons patience, ne perdons pas courage ; peut-être sommes-nous à la veille d’une heureuse délivrance ; mais, quoi qu’il arrive, ne soyons pas nos propres meurtriers. Ces paroles calmèrent un peu l’agitation de Chrétien ; et les deux prisonniers (toujours dans l’obscurité) passèrent encore toute la journée dans cette affreuse situation.
Vers le soir, le Géant redescendit dans le cachot pour voir si les pèlerins avaient suivi son conseil ; mais il fut très surpris de voir qu’ils étaient encore en vie malgré les coups qu’ils avaient reçus, et bien qu’il ne leur ait donné aucune nourriture. Il devint furieux, et leur dit que, puisqu’ils n’avaient pas voulu suivre son conseil, il les amènerait bientôt à regretter d’être nés.
En entendant ces paroles, ils furent saisis de frayeur ; je crois même que Chrétien perdit connaissance ; mais, revenu bientôt à lui, il s’entretint encore avec Grand-Espoir du conseil que leur avait donné le Géant, et ils se demandèrent s’ils ne feraient pas mieux de le suivre. Chrétien semblait disposé à mettre fin à ses jours ; mais Grand-Espoir chercha une seconde fois à l’en détourner.
Mon frère, lui dit-il, souvenez-vous du courage que vous avez montré jusqu’à présent. Apollyon n’a pas pu triompher de vous, et vous ne vous êtes laissé abattre par rien de ce que vous avez vu, entendu ou éprouvé dans la vallée de l’Ombre de la Mort. À combien de difficultés, de dangers et de terreurs n’avez-vous pas échappé ? Pourquoi donc trembleriez-vous maintenant ? Vous voyez que moi, qui suis naturellement plus faible que vous, je suis avec vous dans ce cachot ; le Géant m’a frappé comme vous ; je suis, comme vous, privé de pain, d’eau et de lumière. Mais ayons encore un peu de patience ; rappelez-vous la fermeté dont vous avez fait preuve à la Foire de la Vanité ; ni les chaînes, ni la cage de fer, ni la mort sanglante dont vous étiez menacé ne vous ont fait peur ; c’est pourquoi (ne serait-ce que pour ne pas déshonorer le nom de chrétien) « possédons nos âmes par la patience » aussi longtemps que nous le pourrons.
Quand la nuit fut venue et que le Géant et sa femme se trouvèrent seuls, celle-ci lui demanda si les prisonniers avaient suivi son conseil. Ce sont des coquins obstinés, lui répondit-il ; ils aiment mieux tout supporter que de se donner la mort. S’il en est ainsi, dit-elle, conduisez-les demain dans la cour du château ; montrez-leur les os et les crânes de ceux que vous avez déjà expédiés ; et dites-leur qu’avant la fin de la semaine vous les mettrez en pièces, comme vous avez mis en pièces tant d’autres pèlerins.
Le lendemain matin, le Géant retourna auprès d’eux, les conduisit dans la cour du château, et, selon le conseil de sa femme, leur dit : Ces ossements sont ceux de pèlerins qui, comme vous, sont passés sur mes terres ; quand l’envie m’en est venue, je les ai mis en pièces, et c’est le sort que je vous ferai subir avant dix jours ; redescendez maintenant dans votre antre. Et, en disant ces paroles, il les y reconduisit en les frappant tout le long du chemin. Ainsi le samedi se passa aussi tristement que les jours précédents. Quand le soir fut venu, madame Défiance et son mari recommencèrent à parler de leurs prisonniers, et le vieux Géant s’étonna de ne pouvoir en venir à bout, ni par les menaces ni par les mauvais traitements. Sa femme répondit qu’ils espéraient peut-être que quelqu’un viendrait les délivrer, ou bien qu’ils avaient peut-être sur eux de fausses clés grâce auxquelles ils comptaient s’enfuir. Vous croyez ? dit le Géant ; je ne manquerai pas de les fouiller demain matin.
Or, le samedi à minuit, nos pèlerins se mirent à prier, et restèrent en prière presque jusqu’au point du jour. Mais un peu avant le lever du soleil, Chrétien s’écria tout à coup, du ton d’un homme à qui vient une heureuse idée : « Imbécile que je suis de rester étendu dans cet affreux cachot, alors qu’il ne dépendrait que de moi d’être en pleine liberté ! J’ai sur moi une clé appelée Promesse, qui, j’en suis certain, ouvrira toutes les serrures du Château du Doute. »
Vraiment, dit Grand-Espoir, voilà une bonne nouvelle ; prenez votre clé et essayons.
Chrétien la prit en effet, et il ne l’eut pas plus tôt mise dans la serrure que la porte du cachot s’ouvrit ; ils sortirent tous deux et gagnèrent la porte extérieure qui menait à la cour du château ; la clé l’ouvrit également. Ils s’avancèrent ensuite vers la porte de fer (par laquelle il fallait aussi passer) ; la serrure en était dure et difficile ; ils en vinrent cependant à bout, et poussèrent la porte afin de s’enfuir le plus vite possible ; mais le bruit qu’elle fit en tournant sur ses gonds réveilla le Géant Désespoir, qui se leva en toute hâte dans l’intention de poursuivre ses prisonniers. Heureusement, il fut saisi tout à coup d’une de ses crises, de sorte qu’il lui fut impossible de bouger, ce qui donna à nos pèlerins le temps de s’échapper ; ils furent bientôt sur le grand chemin royal, et là ils marchèrent en sûreté, car ils étaient hors des domaines du Géant et hors de sa portée.
Quand ils eurent repassé la barrière qui était à l’entrée du champ, ils se concertèrent pour savoir ce qu’ils avaient de mieux à faire pour empêcher ceux qui viendraient après eux de tomber entre les mains du Géant Désespoir. Après mûre réflexion, ils décidèrent d’élever à cet endroit une colonne portant cette inscription : « De l’autre côté de cette barrière se trouve le chemin qui mène au Château du Doute, habité par le Géant Désespoir, qui méprise le Roi de la Cité céleste et fait mourir les pèlerins qui s’y rendent. » Grâce à cet avertissement, plusieurs voyageurs passés depuis par là ont évité le danger.
Texte : Traduction française de 1831 (J. J. Risler), mise en français courant par biblelibre.org. Source : Wikisource, « Le Pèlerinage du chrétien à la cité céleste » (traduction de 1831) (Traduction de 1831 du domaine public ; transcription Wikisource et version en français courant de biblelibre.org sous licence CC BY-SA 4.0 : libre de copie et de partage, dans les mêmes conditions, en citant ces sources).