Le Voyage du pèlerin · John Bunyan
Chapitre X
Angoisses de Chrétien dans la vallée de l’Ombre de la mort. Instruit par l’expérience, il la traverse l’épée nue à la main, en priant sans cesse ; si bien qu’il ne lui arrive aucun mal.
Je vis alors, dans mon songe, que Chrétien, arrivé à l’entrée de la vallée de l’Ombre de la mort, rencontra deux hommes qui revenaient sur leurs pas en grande hâte, et qui étaient les enfants de ceux qui avaient dénigré la terre promise1. Il leur demanda où ils allaient.
Les deux hommes. Nous retournons en arrière, et nous vous engageons à en faire autant, si votre repos ou votre vie vous sont chers.
Chrétien. Pourquoi cela ? Que vous est-il donc arrivé ?
Les deux hommes. Ce qui nous est arrivé ! Nous sommes allés presque jusqu’au bout de la route que vous suivez maintenant, et il s’en est fallu de peu que nous ne puissions plus revenir : si nous avions fait quelques pas de plus, c’en était fait de nous.
Chrétien. Mais enfin, qu’est-ce qui vous a tant alarmés ?
Les deux hommes. Nous allions entrer dans la vallée de l’Ombre de la mort quand, par bonheur, nous avons regardé devant nous et vu le danger auquel nous allions être exposés2.
Chrétien. Qu’avez-vous donc vu ?
Les deux hommes. Nous avons vu la vallée elle-même, qui est horriblement sombre ; on n’y aperçoit que des spectres, des lutins et des dragons, habitants de l’abîme ; on y entend des gémissements et des hurlements continuels, comme ceux que pousseraient des malheureux chargés de chaînes et en proie au plus affreux désespoir ; la plus terrible confusion y règne, et la mort couvre toujours de ses ailes toute la vallée3. En un mot, on ne peut imaginer de lieu plus horrible que celui-là.
Chrétien. Rien de tout ce que vous m’avez dit ne me prouve que je ne doive pas passer par cette vallée pour arriver au port du salut4.
Les deux hommes. Passez-y si vous voulez : quant à nous, nous n’en ferons rien.
Ils se séparèrent, et Chrétien continua sa route, tenant toujours son épée à la main, de peur d’être attaqué.
Je vis alors que tout le long de la vallée, du côté droit, il y avait un fossé très profond5. C’est dans ce fossé que, de tout temps, des aveugles guidant d’autres aveugles ont péri misérablement avec ceux qu’ils conduisaient. Du côté gauche de la vallée, il y avait un marais très dangereux, où l’on ne pouvait poser le pied sans s’enfoncer et sans courir le risque de ne jamais en ressortir. C’est dans ce bourbier que le roi David tomba une fois, et il y aurait sans doute péri, si celui qui est tout-puissant ne l’en avait retiré.
Le sentier qu’il fallait suivre étant très étroit, Chrétien avait beaucoup de peine à avancer au milieu de l’obscurité. En effet, quand il cherchait à éviter le fossé qui était d’un côté du chemin, il courait le risque de mettre le pied dans le bourbier qui était de l’autre ; et quand il voulait éviter le bourbier, il était toujours sur le point de tomber dans le fossé. Il continua cependant sa route ; mais je l’entendis soupirer profondément, car le sentier était si obscur qu’il lui arrivait souvent, après avoir levé le pied, de ne pas savoir où le poser.
Vers le milieu de la vallée, j’aperçus, tout près de la route, le gouffre de l’enfer. Que dois-je faire ? se demanda Chrétien. Des torrents de feu et de fumée et des cris effroyables sortaient à chaque instant de l’abîme, et l’épée dont Chrétien s’était servi avec tant de succès contre Apollyon lui était inutile. Il la remit donc au fourreau, et eut recours, pour se défendre, à cette autre arme appelée la prière continuelle6. Je l’entendis crier : « Je te prie, Éternel, délivre mon âme »7. Il marcha ainsi pendant longtemps ; mais à chaque instant il lui semblait qu’il allait devenir la proie des flammes ; il entendait des cris lamentables et des bruits affreux, si bien qu’à tout moment il craignait d’être mis en pièces ou foulé aux pieds comme la boue des rues. Cet horrible spectacle resta sous ses yeux, et ces sons effrayants frappèrent ses oreilles pendant plusieurs heures. Arrivé à un endroit où il crut entendre une troupe d’ennemis venir à sa rencontre, il s’arrêta et se mit à réfléchir à ce qu’il avait de mieux à faire : il était presque tenté de retourner ; mais se rappelant qu’il avait déjà traversé plus de la moitié de la vallée, et qu’il avait échappé à de grands dangers, pensant d’ailleurs qu’il courrait peut-être plus de risques en retournant en arrière qu’en allant en avant, il décida de poursuivre sa route. Cependant les ennemis s’approchaient de plus en plus ; mais quand ils furent tout près de lui, il s’écria à haute voix : « Je marcherai dans la force du Seigneur Dieu », et aussitôt ils reculèrent et disparurent.
Une chose singulière, et que je ne crois pas devoir passer sous silence, c’est que le pauvre Chrétien avait tellement perdu la tête qu’il ne reconnaissait plus sa propre voix. Voici comment je m’en aperçus : quand il fut arrivé en face du gouffre de l’enfer, un des esprits infernaux le suivit, se glissa doucement derrière lui, et lui chuchota à l’oreille d’horribles blasphèmes, que Chrétien s’imagina avoir prononcés lui-même. Cela le rendit plus malheureux que tout ce qu’il avait souffert auparavant. Il lui était insupportable de penser qu’il vomissait des blasphèmes contre celui qu’il avait jusqu’alors tant aimé ; s’il avait pu s’en empêcher, il ne l’aurait assurément pas fait ; mais il ne pouvait ni se boucher les oreilles, ni comprendre d’où sortaient ces imprécations.
Après que Chrétien eut marché pendant quelque temps dans cet état d’angoisse et de misère, il lui sembla tout à coup entendre la voix d’un homme qui marchait devant lui en disant : « Quand je marcherais dans la vallée de l’Ombre de la mort, je ne craindrais aucun mal, car tu es avec moi »8.
Cela le réjouit beaucoup : en premier lieu, parce qu’il en conclut qu’il y avait dans cette vallée d’autres personnes qui craignaient Dieu.
En second lieu, parce qu’il comprit que Dieu était avec ses enfants au milieu même de leur détresse9.
Pourquoi donc, pensa-t-il, ne serait-il pas avec moi, bien que les difficultés contre lesquelles j’ai à lutter en ce lieu m’empêchent de percevoir sa présence ?
Enfin, il était ravi de penser que, s’il parvenait à rejoindre celui qui marchait devant lui, il ne serait pas obligé de continuer sa route seul.
Il avança donc et appela ; mais celui qui le précédait, se croyant seul lui aussi, ne répondit rien. Bientôt après, les premiers rayons du jour parurent, et Chrétien prononça ces paroles : « Il a changé les plus noires ténèbres en aube du jour »10.
Quand le soleil fut levé, il regarda derrière lui, non dans l’intention de rebrousser chemin, mais pour voir au grand jour les dangers qu’il avait courus pendant la nuit. Il vit alors bien mieux qu’auparavant le fossé qui était d’un côté du chemin et le marais qui était de l’autre, et remarqua combien le sentier qui les séparait était étroit ; il aperçut aussi, mais dans le lointain, les spectres, les lutins et les dragons de l’abîme (depuis qu’il faisait jour, ils ne s’approchaient plus) ; il les entrevit cependant, selon ce qui est écrit : « Il met en évidence les choses qui étaient cachées dans les ténèbres, et il produit au jour l’ombre de la mort »11.
Alors Chrétien fut vivement touché, en pensant à tous les dangers auxquels il avait échappé pendant sa route solitaire, et dont la lumière du jour lui faisait mieux voir toute l’étendue. Le soleil commençait à se lever, et c’était pour Chrétien un nouveau motif de reconnaissance. Car, si la première partie de la vallée de l’Ombre de la mort était dangereuse, celle qui lui restait à traverser l’était bien plus encore : de l’endroit où il se trouvait jusqu’au bout de la vallée, la route était tellement remplie de pièges, de trappes, de filets, de creux et de trous que, s’il avait fait sombre comme auparavant, même si Chrétien avait eu mille vies, il les aurait probablement toutes perdues ; mais, comme je l’ai dit, le soleil était levé, et le pèlerin s’écria : « Il faisait luire son flambeau sur ma tête, et par sa lumière je marchais dans les ténèbres »12.
Grâce à la clarté du jour, Chrétien parvint à l’extrémité de la vallée, où j’aperçus un endroit couvert de sang répandu. On y voyait aussi des os, des cendres et les cadavres mutilés de pèlerins qui étaient autrefois passés par là ; et tandis que je cherchais à comprendre quelle pouvait en être la raison, j’aperçus devant moi une caverne qu’habitaient jadis deux géants appelés Pape et Païen, dont la cruauté et la tyrannie avaient causé tout ce carnage. Je fus surpris de voir Chrétien passer par là presque sans danger ; mais j’ai appris depuis que Païen est mort il y a longtemps, et que l’autre géant est tellement affaibli par l’âge, et a tant souffert des assauts qui lui ont été livrés dans sa jeunesse, qu’il n’a presque plus la force de bouger ; tout ce qu’il peut faire, c’est se tenir à l’entrée de sa caverne, guetter les pèlerins qui passent, grincer des dents et se mordre les doigts de rage de ne plus pouvoir se jeter sur eux.
Je vis alors Chrétien continuer sa route ; il resta cependant un moment interdit quand il se trouva en face du vieillard qui se tenait à l’entrée de la caverne, surtout lorsqu’il entendit celui-ci lui crier, pour se consoler de ne pas pouvoir le poursuivre : Vous autres pèlerins, vous serez incorrigibles tant qu’on ne jettera pas un plus grand nombre d’entre vous dans les flammes. Mais Chrétien garda le silence, demeura ferme et passa sans qu’il lui arrive aucun mal.
Texte : Traduction française de 1831 (J. J. Risler), mise en français courant par biblelibre.org. Source : Wikisource, « Le Pèlerinage du chrétien à la cité céleste » (traduction de 1831) (Traduction de 1831 du domaine public ; transcription Wikisource et version en français courant de biblelibre.org sous licence CC BY-SA 4.0 : libre de copie et de partage, dans les mêmes conditions, en citant ces sources).