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Mémoires · Charles G. Finney

Chapitre 14

Le réveil d'Utica

J'étais à Rome depuis une vingtaine de jours quand l'un des anciens de l'Église de M. Aiken, à Utica, un homme très en vue et très utile, mourut ; et je descendis à Utica pour assister à son enterrement. M. Aiken présida le service funèbre ; et j'appris de lui que l'esprit de prière se manifestait déjà dans son Église et dans la ville. Il me raconta que l'une des femmes les plus en vue de sa paroisse avait été si profondément travaillée dans son âme au sujet de l'état de l'Église et des impies de la ville qu'elle avait prié deux jours et deux nuits, presque sans arrêt, jusqu'à ce que ses forces soient tout à fait à bout ; qu'elle avait connu, au sens propre, un véritable enfantement de l'âme, à tel point que, lorsque ses propres forces furent épuisées, elle ne pouvait plus supporter le fardeau qui pesait sur son esprit si quelqu'un ne priait pas avec elle, quelqu'un sur la prière de qui elle pût s'appuyer, quelqu'un qui pût exprimer à Dieu ses désirs.

Je compris ce que cela voulait dire, et je dis à M. Aiken que l'œuvre avait déjà commencé dans le cœur de cette femme. Il le reconnut, bien sûr ; et il désira que je me mette aussitôt au travail avec lui et avec ses paroissiens. Je le fis bientôt, et, on peut en être sûr, l'œuvre commença sur-le-champ. La parole produisit un effet immédiat, et la ville fut remplie de l'influence manifeste du Saint-Esprit. Nos réunions étaient combles tous les soirs, et l'œuvre s'étendit et avança avec puissance, surtout dans les deux Églises presbytériennes, dont l'une avait pour pasteur M. Aiken, et l'autre M. Brace. Je partageais mon travail entre les deux Églises.

Peu après mes débuts à Utica, je fis remarquer à M. Aiken que M. B..., le shérif dont j'ai parlé, ne venait pas aux réunions, autant que je pouvais le voir. Mais quelques soirs plus tard, au moment où j'allais commencer à prêcher, M. Aiken me glissa à l'oreille que M. B... venait d'entrer.

Il me le montra tandis qu'il remontait l'allée jusqu'à sa place. J'annonçai mon texte et je commençai à parler à l'assemblée. Je parlais depuis quelques instants à peine quand je vis M. B... se lever dans son banc, se retourner posément, s'envelopper dans son pardessus et se mettre à genoux. Je remarquai que cela attirait l'attention de ceux qui étaient assis près de lui et qui le connaissaient, et que cela produisait une grande sensation dans cette partie de l'église. Le shérif resta à genoux pendant tout le service. Puis il regagna sa chambre à l'hôtel où il prenait pension. C'était un homme d'une cinquantaine d'années, peut-être, et célibataire.

Il me raconta plus tard qu'en rentrant chez lui il avait l'esprit très chargé, et qu'il reprit le sujet qu'il venait d'entendre. J'avais pressé l'assemblée d'accepter Christ tel qu'il est présenté dans l'Évangile. La question de l'acceptation de Christ maintenant, et toute la situation du pécheur dans sa relation avec Christ, et de Christ dans sa relation avec le pécheur, avaient fait le sujet du sermon. Il me dit qu'il avait gardé dans sa mémoire les points développés, qu'il se les remit solennellement devant les yeux, et qu'il se dit : « Mon âme, veux-tu consentir à cela ? Veux-tu accepter Christ, abandonner le péché et t'abandonner toi-même ? Et veux-tu le faire maintenant ? » Il me dit que, dans l'angoisse de son esprit, il s'était jeté sur son lit. Il se posa la question à lui-même, et adjura son âme d'accepter « maintenant, et ici même ». À ce moment précis, me dit-il, sa détresse le quitta si soudainement qu'il s'endormit, et ne se réveilla qu'au bout de plusieurs heures. Quand il se réveilla, il trouva son esprit plein de paix et de repos en Christ ; et à partir de ce moment, il travailla avec ardeur pour Christ parmi ses connaissances.

L'hôtel où il prenait pension était tenu à cette époque par un certain M. S... L'Esprit saisit cette maison avec puissance.

On se mit bientôt à prier pour M. S... lui-même, et il se convertit, ainsi qu'un grand nombre de membres de sa famille et de ses pensionnaires. En fait, ce plus grand hôtel de la ville devint un foyer d'influence spirituelle, et beaucoup de gens s'y convertirent. Les diligences, en traversant la ville, s'arrêtaient à cet hôtel ; et l'impression produite sur la population était si forte que j'entendis parler de plusieurs personnes qui s'étaient simplement arrêtées pour un repas ou pour passer la nuit, et qui furent puissamment convaincues de péché et converties avant de quitter la ville. D'ailleurs, ici comme à Rome, on disait couramment que personne ne pouvait se trouver dans la ville, ni la traverser, sans prendre conscience de la présence de Dieu ; qu'une influence divine semblait pénétrer les lieux, et que l'atmosphère tout entière semblait vibrer d'une vie divine.

Un négociant de Lowville vint à Utica pour traiter quelques affaires de son commerce. Il descendit à l'hôtel où M.

B... prenait pension. Toutes les conversations de la ville l'agaçaient au plus haut point, car il n'était pas converti. Il était contrarié, et il disait qu'il ne pouvait traiter aucune affaire ici ; qu'il n'y en avait que pour la religion ; et il résolut de rentrer chez lui. Il ne pouvait pas entrer dans un magasin sans qu'on lui parle de religion, et il ne pouvait faire aucune affaire avec ces gens-là. Il rentrerait chez lui le soir même.

Ces propos avaient été tenus devant quelques-uns des jeunes convertis qui logeaient à l'hôtel, et, je crois, en particulier devant M. B... Comme la diligence devait partir tard dans la nuit, on le vit, juste avant d'aller se coucher, se rendre au comptoir pour régler sa note, en disant que M.

S... ne serait sans doute pas levé quand la diligence passerait, et qu'il voulait donc régler sa note avant d'aller se coucher. M. S... raconta qu'en le voyant régler sa note, il remarqua que son esprit était très agité, et il suggéra à plusieurs des messieurs qui logeaient à l'hôtel de prier pour lui. Ils l'emmenèrent, je crois, dans la chambre de M. B..., s'entretinrent avec lui et prièrent avec lui ; et avant que la diligence arrive, il était converti. Et il se sentit aussitôt si préoccupé pour les gens de chez lui que, lorsque la diligence arriva, il y prit place et rentra directement chez lui. Dès son arrivée, il raconta à sa famille ce qu'il avait vécu, la rassembla et pria avec elle. Comme c'était un citoyen très en vue, qui parlait très franchement et proclamait partout ce que le Seigneur avait fait pour son âme, cela produisit aussitôt une impression très solennelle à Lowville, et aboutit bientôt à un grand réveil dans cette localité.

C'est au milieu du réveil d'Utica que nous entendîmes parler pour la première fois de l'opposition à ces réveils qui naissait dans l'Est. M. Nettleton écrivit quelques lettres à M. Aiken, avec qui je travaillais ; on y voyait clairement qu'il se trompait beaucoup sur le caractère de ces réveils. M. Aiken me montra ces lettres ; et elles circulèrent parmi les pasteurs des environs, comme c'était leur but. Dans l'une d'elles, M. Nettleton exposait en détail ce qu'il trouvait répréhensible dans la conduite de ces réveils ; mais comme rien de ce dont il se plaignait ne s'était fait dans ces réveils, ni même n'y avait été connu, nous ne fîmes rien d'autre que de lire ces lettres et de les laisser passer. M. Aiken, cependant, répondit en privé à une ou deux d'entre elles, en assurant M. Nettleton que rien de tel ne s'était fait. Je ne me souviens plus si M. Nettleton se plaignait de ce que des femmes priaient parfois dans les réunions de prière. Il est vrai, cependant, que dans quelques cas des femmes, et quelques femmes très en vue, qui se sentaient fortement pressées en esprit, priaient à haute voix dans les réunions de prière que nous tenions chaque jour de maison en maison. Personne, que je sache, ne s'y opposa, ni à Utica ni à Rome. Je n'étais pour rien dans l'introduction de cette pratique, et je ne sais pas si elle existait déjà ou non. D'ailleurs, autant que je sache, ce n'était pas un sujet dont on parlait beaucoup ou auquel on pensait beaucoup dans les environs où cela se passait.

J'ai déjà dit que M. Weeks, qui soutenait les doctrines les plus choquantes au sujet de l'action divine, était connu pour être opposé à ces réveils. Pour l'information de ceux qui ignoreraient que de telles doctrines aient jamais été soutenues, je dirai que M. Weeks et ceux qui pensaient comme lui affirmaient que le péché comme la sainteté étaient produits dans l'esprit par un acte direct de la toute-puissance ; que Dieu faisait des hommes des pécheurs ou des saints à sa discrétion souveraine, mais dans les deux cas par un acte direct de sa toute-puissance, un acte aussi irrésistible que celui de la création elle-même ; qu'en réalité Dieu était le seul véritable agent dans l'univers, et que toutes les créatures n'agissaient que selon qu'elles étaient mues et contraintes d'agir par sa puissance irrésistible ; que tout péché dans l'univers, celui des hommes comme celui des démons, était le résultat d'un acte direct et irrésistible de la part de Dieu. Ils essayaient de prouver cela par la Bible.

L'idée que M. Weeks se faisait de la conversion, ou régénération, était que Dieu, qui avait fait des hommes des pécheurs, les amenait aussi, en les régénérant, à admettre qu'il avait le droit de faire d'eux des pécheurs, pour sa gloire, et de les envoyer en enfer pour les péchés qu'il avait directement créés en eux, ou qu'il les avait contraints de commettre par la force de sa toute-puissance. Il n'avait aucune confiance dans les conversions qui n'amenaient pas les pécheurs à accepter cette manière de voir. Ceux qui ont lu les neuf sermons de M. Weeks sur ce sujet verront que je n'ai pas déformé ses idées. Et comme cette doctrine de M. Weeks était assez largement partagée par les pasteurs et les chrétiens de profession de la région, son opposition connue, jointe à celle de quelques autres pasteurs, enhardit et accrut beaucoup l'opposition des autres.

L'œuvre, cependant, avança avec une grande puissance, convertissant des gens de toutes les classes, si bien que M. Aiken annonça la conversion, selon toute apparence, de cinq cents personnes en l'espace de quelques semaines, la plupart, je crois, appartenant à sa propre Église. Les réveils étaient alors une chose relativement nouvelle dans la région ; et la grande masse de la population n'était pas encore convaincue qu'ils étaient l'œuvre de Dieu. Ils ne lui inspiraient pas la crainte respectueuse qu'ils lui inspirèrent par la suite. On semblait penser assez généralement que ces réveils passeraient bientôt, et qu'il apparaîtrait qu'ils n'avaient été qu'une simple effervescence d'émotion purement naturelle. Je ne veux pas dire que ceux qui s'intéressaient à l'œuvre avaient une telle idée.

Un événement qui se produisit au milieu de ce réveil fit une impression puissante. Le presbytère d'Oneida se réunit à Utica pendant que le réveil battait son plein. Il y avait entre autres un vieux pasteur, que je ne connaissais pas, que la chaleur et la ferveur du réveil contrariaient beaucoup. Il trouva les esprits de toute la ville absorbés par la question religieuse ; on priait et on parlait de religion partout, même dans les magasins et dans d'autres lieux publics. Il n'avait jamais vu de réveil, et n'avait jamais entendu ce qu'il entendait là. C'était un Écossais, et, je crois, il n'était pas depuis très longtemps dans notre pays.

Le vendredi après-midi, avant la clôture du presbytère, il se leva et prononça un violent discours contre le réveil tel qu'il se déroulait. Ce qu'il dit choqua et attrista profondément les chrétiens qui étaient présents. Ils avaient envie de tomber la face contre terre devant Dieu, et de crier à lui pour qu'il empêche ce discours de faire du mal.

Le presbytère se sépara à la tombée du soir. Certains de ses membres rentrèrent chez eux, et d'autres restèrent pour la nuit. Les chrétiens se mirent à prier. Cette nuit-là, on cria beaucoup à Dieu pour qu'il neutralise toute mauvaise influence qui pourrait résulter de ce discours. Le lendemain matin, on trouva cet homme mort dans son lit.

Au cours de ces réveils, des gens venus de loin, et de presque toutes les directions, ayant entendu ce que le Seigneur faisait, ou attirés par la curiosité et l'étonnement que leur causait ce qu'ils entendaient dire, vinrent voir par eux-mêmes ; et beaucoup d'entre eux se convertirent à Christ. Parmi ces visiteurs se trouvait le docteur Garnet Judd, qui partit peu après comme missionnaire aux îles Sandwich, et que les amis des missions connaissent bien depuis de nombreuses années. Il appartenait à l'Église de M.

Weeks, dont j'ai parlé. Son père, le vieux docteur Judd, était un chrétien fervent. Il descendit à Utica et montra une grande sympathie pour le réveil.

Vers la même époque, une jeune femme, Mlle F. T..., originaire d'une région de la Nouvelle-Angleterre, vint à Utica dans les circonstances suivantes. Elle dirigeait une école secondaire dans les environs de Newburgh, dans l'État de New York. Comme les journaux parlaient beaucoup du réveil d'Utica, Mlle T..., comme bien d'autres, fut remplie d'étonnement et de stupéfaction, et du désir d'aller voir par elle-même ce que cela signifiait. Elle donna congé à ses élèves pour dix jours et prit la diligence pour Utica. En traversant Genesee Street pour gagner l'hôtel, elle remarqua sur l'une des enseignes le nom de B.

T... Elle ne connaissait absolument personne à Utica, et ne savait pas qu'elle y eût une connaissance ou un parent. Mais après avoir passé un jour ou deux à son hôtel, et s'être renseignée pour savoir qui était B. T..., elle lui envoya un mot pour lui dire que la fille d'un M. T..., en nommant son père, était à l'hôtel et serait heureuse de le voir. M. T... vint lui rendre visite, découvrit qu'elle était une parente éloignée, et l'invita aussitôt à venir loger chez lui. Elle accepta son invitation, et lui, qui était un chrétien fervent, l'emmena aussitôt à toutes les réunions et tâcha de l'intéresser à la religion. Elle fut très surprise de tout ce qu'elle vit, et passablement agacée.

C'était une jeune femme énergique, très cultivée et fière ; et la manière dont les gens lui parlaient et la pressaient de donner sans délai son cœur à Dieu la dérangeait beaucoup. La prédication qu'elle entendait soir après soir la saisit profondément. On insistait beaucoup sur la culpabilité des pécheurs ; et ce qu'ils méritent, et le danger qu'ils courent, de la damnation éternelle tenaient une grande place dans ce qu'elle entendait. Cela éveilla son opposition ; mais l'œuvre de conviction n'en avançait pas moins puissamment dans son cœur.

Pendant ce temps, je ne l'avais pas vue pour m'entretenir avec elle ; mais M. T... m'avait parlé de son état d'esprit.

Après s'être débattue quelques jours sous la vérité, elle vint me voir là où je logeais. Elle s'assit sur le canapé du salon. J'approchai ma chaise en face d'elle, et je me mis à la presser de répondre à ce que Dieu exige d'elle. Elle évoqua ma prédication selon laquelle les pécheurs méritaient d'être envoyés dans un enfer éternel, et me dit qu'elle ne pouvait pas l'admettre, qu'elle ne croyait pas que Dieu fût un tel être. Je lui répondis : « C'est que vous ne comprenez pas encore ce qu'est le péché, dans sa vraie nature et dans ce qu'il mérite ; si vous le compreniez, vous ne reprocheriez pas à Dieu d'envoyer le pécheur dans un enfer éternel. » Puis je lui exposai ce sujet dans la conversation, aussi clairement que je le pus. Elle avait beau détester l'idée d'y croire, la conviction que c'était vrai devenait irrésistible. Je continuai à lui parler dans ce sens pendant un certain temps, jusqu'à ce que je voie qu'elle était près de succomber sous cette conviction arrivée à maturité ; alors je changeai de sujet et je dis quelques mots de la place que Jésus occupe, et de la situation réelle des choses quant au salut de ceux qui méritent ainsi d'être damnés.

Son visage pâlit ; un instant après, elle leva les mains en poussant un cri, puis elle tomba en avant sur le bras du canapé, et laissa son cœur se briser. Je crois qu'elle n'avait pas pleuré du tout jusque-là. Ses yeux étaient secs, son visage hagard et pâle, toute sa sensibilité comme verrouillée ; mais maintenant les écluses étaient ouvertes, et elle répandit devant Dieu tout son cœur débordant. Je n'eus pas besoin de lui en dire davantage. Elle se leva bientôt et regagna son logement. Presque aussitôt, elle abandonna son école, se proposa comme missionnaire à l'étranger, épousa un M. Gulick, et partit pour les îles Sandwich, je crois en même temps que le docteur Judd. Son histoire de missionnaire est bien connue. Elle a été une missionnaire très efficace, et elle a élevé plusieurs fils, qui sont eux aussi missionnaires.

Pendant que j'étais établi à Utica, je prêchai souvent à New Hartford, un village à quatre milles au sud d'Utica. Il y eut là une œuvre de grâce précieuse et puissante ; un certain M. Coe était alors pasteur de l'Église presbytérienne. Je prêchai aussi à Whitesboro', autre joli village, à quatre milles à l'ouest d'Utica, où il y eut aussi un réveil puissant. Le pasteur, M. John Frost, fut un ouvrier des plus efficaces dans cette œuvre.

Il se produisit dans ces environs un événement que je ne dois pas manquer de rapporter. Il y avait une filature de coton sur l'Oriskany Creek, un peu en amont de Whitesboro', à l'endroit qu'on appelle aujourd'hui New York Mills. Elle appartenait à un M. W..., un homme non converti, mais un monsieur de haut rang et de bonnes mœurs. Mon beau-frère, M. G. A..., était alors directeur de la fabrique. On m'invita à venir prêcher à cet endroit ; je m'y rendis un soir et je prêchai dans l'école du village, qui était grande, et qui était bondée d'auditeurs. La parole, je le voyais, produisit un effet puissant sur les gens, surtout sur les jeunes gens qui travaillaient à la fabrique.

Le lendemain matin, après le petit déjeuner, j'entrai dans la fabrique pour la visiter. En la parcourant, je remarquai une grande agitation chez ceux qui étaient occupés à leurs métiers à tisser, à leurs métiers à filer et à leurs autres instruments de travail. En traversant l'un des ateliers, où un grand nombre de jeunes femmes surveillaient leur tissage, je remarquai que deux d'entre elles me regardaient et se parlaient avec beaucoup d'animation ; et je voyais qu'elles étaient très agitées, bien qu'elles rient toutes les deux. Je m'avançai lentement vers elles. Elles me virent venir, et elles étaient visiblement très émues. L'une d'elles essayait de renouer un fil cassé, et je remarquai que ses mains tremblaient tellement qu'elle n'y parvenait pas. Je m'approchai lentement, en regardant de part et d'autre les machines au passage ; mais je remarquai que cette jeune fille était de plus en plus agitée et ne pouvait plus continuer son travail. Quand je fus à huit ou dix pieds d'elle, je la regardai d'un air grave. Elle s'en aperçut, fut tout à fait bouleversée, s'affaissa et fondit en larmes. L'impression se propagea presque comme une traînée de poudre, et en quelques instants presque tous ceux qui étaient dans la salle étaient en larmes. Ce sentiment se répandit dans toute la fabrique. M. W..., le propriétaire de l'établissement, était présent ; voyant ce qui se passait, il dit au directeur : « Arrêtez l'usine, et laissez les gens s'occuper de religion ; car il est plus important que nos âmes soient sauvées que de faire tourner cette fabrique. » On ferma aussitôt la vanne, et la fabrique s'arrêta ; mais où allions-nous nous réunir ? Le directeur suggéra que la salle des métiers à filer était grande, et qu'une fois les chariots des métiers repoussés, nous pourrions nous y réunir. C'est ce que nous fîmes, et j'ai rarement assisté à une réunion plus puissante. Elle se poursuivit avec une grande puissance. Le bâtiment était grand, et il y avait beaucoup de monde dedans, du grenier à la cave. Le réveil traversa la fabrique avec une puissance étonnante, et en quelques jours presque tous ceux qui y travaillaient étaient, selon toute apparence, convertis.

Comme on a beaucoup parlé de la conversion de Theodore D. Weld à Utica, il peut être bon que je rapporte exactement les faits. Il avait une tante, Mme C..., qui habitait Utica, une femme très pieuse et très adonnée à la prière. Il était le fils d'un pasteur éminent de la Nouvelle-Angleterre, et sa tante le croyait chrétien. Il avait l'habitude de présider le culte de famille chez elle. Avant le début du réveil, il était entré au Hamilton College, à Clinton. L'œuvre d'Utica avait tant attiré l'attention que beaucoup de gens de Clinton, et entre autres quelques-uns des professeurs du collège, étaient descendus à Utica et avaient raconté ce qui s'y passait, ce qui avait provoqué une assez grande agitation. Weld occupait une place très en vue parmi les étudiants du Hamilton College, et il avait une très grande influence. En apprenant ce qui se passait à Utica, il s'échauffa beaucoup, et son opposition s'éveilla fortement. Il en vint à exprimer son opposition à l'œuvre en termes tout à fait outranciers, d'après ce que j'appris.

La chose se sut à Utica ; et sa tante, chez qui il avait logé, devint très inquiète à son sujet. Pour moi, c'était un parfait inconnu. Sa tante lui écrivit pour lui demander de revenir passer un dimanche chez elle, d'entendre la prédication et de s'intéresser à l'œuvre. Il refusa d'abord, mais finalement il réunit quelques étudiants et leur dit qu'il avait décidé de descendre à Utica ; qu'il savait bien que ce ne pouvait être que fanatisme ou exaltation ; qu'il savait que cela ne l'ébranlerait pas, et qu'ils verraient bien que cela ne l'ébranlerait pas. Il arriva plein d'opposition, et sa tante apprit bientôt qu'il n'avait pas l'intention de m'entendre prêcher. D'habitude, M. Aiken occupait la chaire le matin, et moi l'après-midi et le soir. Sa tante apprit qu'il comptait aller le matin à l'église de M. Aiken, où il s'attendait à entendre M. Aiken prêcher, mais qu'il n'irait ni l'après-midi ni le soir, parce qu'il était bien résolu à ne pas m'entendre.

Pour cette raison, M. Aiken me proposa de prêcher le matin. J'acceptai, et nous allâmes à la réunion. M.

Aiken présida le début du service, comme d'habitude. Mme C... vint à la réunion avec sa famille, et parmi eux M. Weld. Elle prit soin de le faire asseoir dans le banc de telle façon qu'il ne puisse guère sortir sans qu'elle-même et un ou deux autres membres de la famille ne sortent d'abord pour le laisser passer ; car elle craignait, comme elle le dit, qu'il ne s'en aille en voyant que c'était moi qui allais prêcher. Je savais que son influence sur les jeunes gens d'Utica était très grande, et que sa venue aurait un puissant effet pour les pousser à faire front commun contre l'œuvre. M. Aiken me le montra quand il entra et prit place.

Après le début du service, je me levai et j'annonçai ce texte : « Un seul pécheur détruit beaucoup de bien » (Ecclésiaste 9,18). Je n'avais jamais prêché sur ce texte et ne l'avais jamais entendu prêcher ; mais il s'était imposé à mon esprit avec une grande puissance, et c'est ce qui me décida à le choisir. Je commençai à prêcher, et à montrer, par un grand nombre d'exemples, comment un seul pécheur peut détruire beaucoup de bien, et comment l'influence d'un seul homme peut perdre un grand nombre d'âmes. Je suppose que je fis un portrait assez saisissant de Weld, de son influence et du mal qu'il pouvait faire. Une ou deux fois, il essaya de sortir ; mais sa tante, s'en apercevant, se penchait en avant, s'appuyait sur le banc de devant et se mettait à prier en silence ; et il ne pouvait pas sortir sans la déranger et l'importuner ; c'est pourquoi il resta à sa place jusqu'à la fin de la réunion.

Le lendemain, j'entrai dans un magasin de Genesee Street pour m'entretenir avec quelques personnes qui s'y trouvaient, car j'avais l'habitude d'aller d'un endroit à l'autre pour parler avec les gens ; et qui trouvai-je là, sinon Weld ? Il se jeta sur moi sans aucune cérémonie et, pendant près d'une heure, je crois, sinon une heure entière, il me parla de la manière la plus injurieuse. Je n'avais jamais rien entendu de pareil. C'est à peine si je pus placer un mot, car sa langue ne s'arrêtait pas. Il avait un grand talent de parole. Cela attira bientôt l'attention de tous ceux qui étaient dans le magasin ; la nouvelle courut dans les rues, les commis des magasins voisins accoururent et restèrent à écouter ce qu'il avait à dire. Toute affaire cessa dans le magasin, et tout le monde se mit à écouter ses invectives. Mais finalement je fis appel à sa conscience et lui dis : « Monsieur Weld, vous êtes le fils d'un ministre de Christ, et c'est ainsi que vous vous conduisez ? » J'ajoutai quelques mots dans ce sens, et je vis que cela le piquait au vif ; et, me lançant une parole très dure, il quitta aussitôt le magasin.

Je sortis moi aussi, et je retournai chez M. Aiken, où je logeais à ce moment-là. J'y étais depuis quelques instants à peine quand quelqu'un frappa à la porte ; et comme aucun domestique n'était à portée, j'allai ouvrir moi-même. Et qui entra, sinon M. Weld ? Il avait l'air prêt à s'effondrer. Il commença aussitôt à faire la confession la plus humble et à me présenter des excuses pour la manière dont il m'avait traité ; et il se condamna lui-même dans les termes les plus forts. Je lui pris la main avec bonté et je m'entretins un peu avec lui ; je l'assurai que je ne lui gardais aucune rancune, et je l'exhortai vivement à donner son cœur à Dieu. Je crois que je priai avec lui avant qu'il parte. Il s'en alla, et je n'entendis plus parler de lui ce jour-là.

Ce soir-là, je prêchai, je crois, à New Hartford, et je rentrai tard dans la soirée. Le lendemain matin, j'appris qu'il était allé chez sa tante, très impressionné et dompté. Elle lui demanda de prier avec la famille. Il raconta que l'idée l'avait d'abord choqué. Mais son hostilité grandit tellement qu'il pensa que c'était là une manière d'exprimer son opposition qu'il n'avait pas encore essayée, et que, par conséquent, il accéderait à sa demande. Il se mit à genoux, et commença et poursuivit ce que sa tante voulait être une prière ; mais d'après son propre récit, ce fut le torrent d'invectives le plus blasphématoire qu'on puisse proférer. Il continua d'une manière tout à fait extraordinaire, jusqu'à ce que tous soient bouleversés d'émotion et de stupeur ; et il continua si longtemps que la lampe s'éteignit avant qu'il ait fini. Sa tante essaya de s'entretenir avec lui et de prier avec lui ; mais l'opposition de son cœur était terrible. Elle fut effrayée de l'état d'esprit qu'il manifestait. Après avoir prié avec lui et l'avoir supplié de donner son cœur à Dieu, elle se retira.

Il monta dans sa chambre ; et tantôt il arpentait sa chambre, tantôt il restait étendu sur le plancher. Il passa toute la nuit dans ce terrible état d'esprit, en colère, révolté, et pourtant si convaincu de péché qu'il pouvait à peine vivre. Au point du jour, alors qu'il marchait de long en large dans sa chambre, raconta-t-il, une pression s'abattit sur lui et l'écrasa contre le plancher ; et avec elle vint une voix qui semblait lui ordonner de se repentir, de se repentir maintenant. Il dit que cela le brisa et le jeta au sol, et il resta là jusqu'à ce que, tard dans la matinée, sa tante, en montant, le trouve étendu sur le plancher, se traitant mille fois de fou ; et, selon toute apparence humaine, le cœur entièrement brisé.

Le soir suivant, il se leva pendant la réunion et demanda s'il pouvait faire une confession. Je répondis que oui ; et il fit une confession publique devant toute l'assemblée. Il dit qu'il lui incombait d'enlever la pierre d'achoppement qu'il avait jetée devant tout le peuple ; et qu'il voulait avoir l'occasion de faire la confession la plus publique possible. Et il fit en effet une confession très humble, très sincère, le cœur brisé.

À partir de ce moment, il devint un auxiliaire très efficace de l'œuvre. Il travailla avec zèle ; et, comme c'était un orateur puissant, très doué pour la prière et pour le travail, il fut l'instrument, pendant plusieurs années, de beaucoup de bien, et de la conversion, selon toute apparence, d'un très grand nombre d'âmes. À la longue, sa santé s'affaiblit à cause de ses grands travaux. Il dut quitter le collège, et il partit faire une expédition de pêche sur la côte du Labrador. Il revint aussi ardent ouvrier qu'avant son départ, la santé retrouvée. Il fut pour moi, pendant assez longtemps, un auxiliaire efficace là où je m'efforçais de travailler.

J'ai dit qu'on ne répondit pas publiquement à ce qui fut publié contre ces réveils ; c'est-à-dire à rien de ce qu'écrivirent le docteur Beecher ou M. Nettleton. J'ai dit aussi qu'une brochure fut publiée contre l'œuvre par les pasteurs qui composaient l'Association d'Oneida. Il n'y fut fait, je crois, aucune réponse publique. Je me souviens qu'un pasteur unitarien qui résidait à Trenton, dans ce comté, publia une brochure injurieuse dans laquelle il déformait gravement l'œuvre et s'en prenait à moi personnellement. Le pasteur Wetmore, l'un des membres du presbytère d'Oneida, publia une réponse à cette brochure.

Ce réveil eut lieu pendant l'hiver et le printemps de 1826. Quand les convertis eurent été reçus dans les Églises de tout le comté, le pasteur John Frost, de l'Église presbytérienne de Whitesboro', publia une brochure qui faisait un certain récit du réveil, et y déclarait, si j'ai bonne mémoire, que dans les limites de ce presbytère les convertis étaient au nombre de trois mille. Je n'ai d'exemplaire d'aucune de ces brochures. J'ai dit que l'œuvre se répandit de Rome et d'Utica, comme d'un foyer, dans toutes les directions. Des pasteurs vinrent d'assez loin et passèrent plus ou moins de temps à assister aux réunions et à faire avancer l'œuvre de diverses manières. J'étendis mon propre travail sur un champ aussi vaste que je le pus, et je travaillai plus ou moins dans toute l'étendue du presbytère. Je ne peux plus me rappeler aujourd'hui tous les endroits où je passai plus ou moins de temps. Les pasteurs de toutes ces Églises sympathisaient profondément avec l'œuvre ; et, en hommes bons et loyaux, ils se mirent eux-mêmes sur l'autel, et firent tout ce qu'ils purent pour faire avancer ce grand et glorieux mouvement ; et Dieu les en récompensa richement.

Les doctrines prêchées dans ces réveils étaient celles que j'ai déjà présentées. Au lieu de dire aux pécheurs d'user des moyens de grâce et de prier pour obtenir un cœur nouveau, nous les appelions à se faire un cœur nouveau et un esprit nouveau (Ézéchiel 18,31), et nous insistions sur le devoir de se soumettre à Dieu à l'instant même. Nous leur disions que l'Esprit luttait avec eux pour les amener à lui donner leur cœur maintenant, à croire maintenant, et à entrer sans délai dans une vie de consécration à Christ, de foi, d'amour et d'obéissance chrétienne. Nous leur enseignions que, pendant qu'ils priaient pour obtenir le Saint-Esprit, ils ne cessaient de lui résister ; et que, s'ils voulaient céder sur-le-champ à leur propre conviction de ce qu'était leur devoir, ils seraient chrétiens. Nous essayions de leur montrer que tout ce qu'ils faisaient ou disaient avant de s'être soumis, d'avoir cru, d'avoir donné leur cœur à Dieu, n'était que péché ; que ce n'était pas ce que Dieu leur demandait de faire, mais simplement une manière de différer la repentance et de résister au Saint-Esprit.

Un tel enseignement rencontrait naturellement l'opposition de beaucoup de gens ; il fut néanmoins grandement béni par l'Esprit de Dieu. Autrefois, on avait cru nécessaire qu'un pécheur reste longtemps sous la conviction de péché ; et il n'était pas rare d'entendre de vieux chrétiens de profession dire qu'ils avaient été sous la conviction pendant de nombreux mois, ou des années, avant de trouver la délivrance ; et ils avaient visiblement l'impression que plus ils étaient restés longtemps sous la conviction, plus la preuve était forte qu'ils étaient véritablement convertis. Nous enseignions le contraire. J'insistais sur le fait que, s'ils restaient longtemps sous la conviction, ils risquaient de devenir propres justes, en ce sens qu'ils penseraient avoir beaucoup prié et beaucoup fait pour persuader Dieu de les sauver ; et qu'à la fin ils s'installeraient dans une fausse espérance. Nous leur disions que, dans cette conviction prolongée, ils risquaient d'attrister l'Esprit de Dieu et de le chasser ; et que, lorsque leur détresse d'esprit cesserait, une réaction se produirait naturellement : ils éprouveraient moins de détresse, et peut-être une certaine consolation, d'où ils risqueraient de conclure qu'ils étaient convertis ; que la seule pensée qu'ils étaient peut-être convertis pourrait faire naître en eux une certaine joie, qu'ils risqueraient de prendre pour la joie et la paix chrétiennes ; et que cet état d'esprit pourrait les égarer davantage encore, s'ils le prenaient pour la preuve qu'ils étaient convertis.

Nous nous efforcions de réfuter à fond ce faux enseignement. Nous insistions alors, comme je l'ai toujours fait depuis, sur la soumission immédiate, comme la seule chose que Dieu puisse accepter de leur part ; et nous affirmions que tout délai, sous quelque prétexte que ce soit, était une rébellion contre Dieu. Avec cet enseignement, il devint très courant que des personnes soient convaincues de péché et converties en l'espace de quelques heures, et parfois en l'espace de quelques minutes. De telles conversions soudaines alarmaient beaucoup de braves gens ; et, naturellement, ils prédisaient que les convertis retomberaient et se révéleraient mal convertis. Mais l'événement prouva que, parmi ces conversions soudaines, se trouvaient quelques-uns des chrétiens les plus influents qu'on ait jamais connus dans cette région ; et cela s'est accordé avec ma propre expérience tout au long de mon ministère.

J'ai dit que M. Aiken répondit en privé à quelques-unes des lettres de M. Nettleton et du docteur Beecher. Certaines lettres du docteur Beecher de cette époque furent publiées ; mais on n'y répondit pas publiquement. Les réponses de M. Aiken, qu'il envoya par la poste, ne semblèrent rien changer à l'opposition de M. Nettleton ni à celle du docteur Beecher. D'après une lettre que le docteur Beecher écrivit vers ce temps-là au docteur Taylor, de New Haven, il apparaissait que quelqu'un lui avait donné l'impression que les frères qui travaillaient à favoriser ces réveils ne disaient pas la vérité. Dans cette lettre, il affirmait que l'esprit de mensonge dominait tellement dans ces réveils qu'on ne pouvait absolument pas croire les frères qui travaillaient à les favoriser. Cette lettre du docteur Beecher au docteur Taylor fut publiée. Si on la republiait aujourd'hui, les gens de la région où ces réveils ont eu lieu trouveraient bien étrange que le docteur Beecher ait jamais pu écrire, même dans une lettre privée, de telles choses sur les pasteurs et les chrétiens qui travaillaient à favoriser ces grands et merveilleux réveils.

Texte : Traduction française de biblelibre.org (2026). Source : Memoirs of Rev. Charles G. Finney, A. S. Barnes, 1876 (archive.org, exemplaire de la bibliothèque de Cornell) (Texte anglais du domaine public ; traduction française de biblelibre.org sous licence CC BY-SA 4.0 : libre de copie et de partage, dans les mêmes conditions, en citant la source).

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