La vie chrétienne · Jean Calvin
Chapitre X
Comment il faut user de la vie présente et des biens qui la soutiennent
1. Par cette même leçon, l'Écriture nous enseigne aussi quel est le bon usage des biens terrestres, ce qui n'est pas à négliger quand il s'agit de bien régler notre vie. Car si nous avons à vivre, il nous faut aussi user des moyens nécessaires à la vie. Et nous ne pouvons même pas nous abstenir des choses qui semblent servir au plaisir plus qu'à la nécessité. Il faut donc garder une certaine mesure, afin d'en user avec une conscience pure et saine, aussi bien pour notre nécessité que pour notre agrément. Cette mesure, Dieu nous la montre quand il enseigne que la vie présente est pour ses serviteurs comme un pèlerinage par lequel ils marchent vers le royaume céleste. S'il nous faut seulement passer sur la terre, il ne fait pas de doute que nous devons user de ses biens de telle manière qu'ils fassent avancer notre course plutôt qu'ils ne la retardent. C'est donc avec raison que saint Paul nous avertit qu'il nous faut user de ce monde comme si nous n'en usions pas, et acheter les héritages et les biens avec le même détachement que si nous les vendions (1 Corinthiens 7,30-31). Mais parce que cette matière est délicate et qu'il y a danger de tomber dans l'un ou l'autre excès, efforçons-nous de donner un enseignement sûr, auquel on puisse s'arrêter en toute sécurité. Certains hommes, bons et saints, voyant que l'intempérance des hommes se déchaîne toujours comme un cheval débridé si on ne la réprime pas avec sévérité, et voulant de leur côté corriger un si grand mal, n'ont permis à l'homme d'user des biens matériels que dans la mesure requise par sa nécessité. Ils l'ont fait parce qu'ils ne voyaient pas d'autre remède. Leur conseil venait certes d'une bonne intention, mais ils y sont allés avec une trop grande rigueur. Car ils ont fait une chose très dangereuse : ils ont lié les consciences plus étroitement que la Parole de Dieu ne les liait. Ils posent en effet que nous nous en tenons à la nécessité en nous abstenant de toute chose dont on peut se passer. Si on voulait les croire, il serait à peine permis d'ajouter quoi que ce soit au pain noir et à l'eau. D'autres ont poussé l'austérité plus loin encore, comme on le raconte de Cratès, citoyen de Thèbes, qui jeta ses richesses à la mer, estimant que si elles ne périssaient pas, c'était lui-même qui serait perdu. À l'inverse, il y en a beaucoup aujourd'hui qui, cherchant un prétexte pour excuser toute intempérance dans l'usage des choses extérieures et lâcher la bride à la chair, qui n'est déjà que trop prompte à se déchaîner, tiennent pour acquis un principe que je ne leur accorde pas : à savoir qu'il ne faut restreindre cette liberté par aucune modération, mais plutôt laisser chacun en user selon ce que sa conscience jugera permis. Je reconnais bien que nous ne devons ni ne pouvons, sur ce point, astreindre les consciences à des formules et à des préceptes précis. Mais puisque l'Écriture donne des règles générales de l'usage légitime, pourquoi cet usage ne serait-il pas mesuré et comme délimité selon elles ?
2. Sur le premier point, il nous faut tenir que l'usage des dons de Dieu n'est pas déréglé quand il est ramené à la fin pour laquelle Dieu les a créés et nous les a destinés, puisqu'il les a créés pour notre bien et non pour notre malheur. Personne ne suivra donc un chemin plus droit que celui qui regardera attentivement cette fin. Or si nous considérons dans quel but Dieu a créé les aliments, nous trouverons qu'il n'a pas seulement voulu pourvoir à notre nécessité, mais aussi à notre plaisir et à notre agrément. De même, pour les vêtements, il a eu égard, outre la nécessité, à ce qui était honorable et convenable. Quant aux herbes, aux arbres et aux fruits, outre les divers services qu'il nous en fait tirer, il a voulu réjouir notre regard par leur beauté et nous donner encore un autre plaisir par leur parfum. Car si cela n'était pas vrai, le prophète ne compterait pas parmi les bienfaits de Dieu que le vin réjouit le cœur de l'homme et que l'huile fait briller son visage (Psaume 104,15). L'Écriture ne rappellerait pas çà et là, pour faire valoir la bonté de Dieu, qu'il a donné tous ces biens à l'homme. Et les qualités mêmes de toutes les choses de la nature nous montrent comment nous devons en jouir, dans quel but et jusqu'à quel point. Pensons-nous que notre Seigneur aurait donné aux fleurs une telle beauté, qui s'offre au regard, s'il n'était pas permis d'éprouver quelque plaisir à la voir ? Pensons-nous qu'il leur aurait donné un si bon parfum s'il ne voulait pas que l'homme prenne plaisir à le respirer ? De plus, n'a-t-il pas distingué les couleurs de telle sorte que certaines ont plus de grâce que d'autres ? N'a-t-il pas donné une certaine grâce à l'or, à l'argent, à l'ivoire et au marbre, pour les rendre plus précieux et plus nobles que les autres métaux et les autres pierres ? Enfin, ne nous a-t-il pas donné beaucoup de choses que nous devons apprécier sans qu'elles nous soient nécessaires ?
3. Laissons donc là cette philosophie inhumaine qui, n'accordant à l'homme aucun usage des créatures de Dieu sinon pour sa nécessité, non seulement nous prive sans raison du fruit légitime de la bonté divine, mais encore ne peut s'appliquer qu'en dépouillant l'homme de toute sensibilité pour le rendre semblable à un tronc d'arbre. Mais de l'autre côté, il ne faut pas mettre moins de soin à prévenir la convoitise de notre chair, qui se déchaîne sans mesure si on ne la tient pas en bride. De plus, il y en a certains (comme je l'ai dit) qui, sous prétexte de liberté, lui accordent tout. Il faut donc d'abord la brider par cette règle : tous les biens que nous avons ont été créés pour que nous en reconnaissions l'auteur et que nous célébrions sa bonté par l'action de grâces. Or, où sera l'action de grâces si, par gourmandise, tu te charges tellement de vin et de nourriture que tu en deviens abruti et incapable de servir Dieu et de faire ce qui relève de ta vocation ? Où est la reconnaissance envers Dieu si la chair, excitée par une trop grande abondance à de honteuses convoitises, souille l'intelligence de son ordure au point de l'aveugler et de lui ôter le discernement du bien et du mal ? Comment remercierons-nous Dieu des vêtements qu'il nous donne et que nous portons, s'il y a en eux un luxe qui nous rend orgueilleux et méprisants envers les autres, ou une élégance qui nous sert d'instrument pour la débauche ? Comment, dis-je, reconnaîtrons-nous notre Dieu si nous avons les yeux fixés sur la magnificence de nos habits ? Car beaucoup asservissent tous leurs sens aux plaisirs, de sorte que leur esprit y est enseveli. Beaucoup se délectent tellement de l'or, du marbre et des peintures qu'ils en deviennent comme des pierres, comme changés en métal, et semblables à des idoles. L'odeur de la cuisine en ravit certains à tel point qu'ils en sont abrutis et ne peuvent plus rien saisir de spirituel. On peut en dire autant de toutes les autres sortes de biens. Il est donc clair que, par cette considération, la licence d'abuser des dons de Dieu est déjà en partie restreinte, et que se trouve confirmée cette règle de saint Paul : ne pas prendre soin de notre chair pour satisfaire ses convoitises (Romains 13,14), car si on leur cède trop, elles bouillonnent terriblement et sans mesure.
4. Mais il n'y a pas de chemin plus sûr ni plus court que de ramener l'homme au mépris de la vie présente et à la méditation de l'immortalité céleste. Car de là découlent deux règles. La première est que ceux qui usent de ce monde doivent s'y attacher aussi peu que s'ils n'en usaient pas ; ceux qui se marient, comme s'ils ne se mariaient pas ; ceux qui achètent, comme s'ils ne possédaient rien, selon le précepte de saint Paul (1 Corinthiens 7,29-31). La seconde, que nous apprenions à supporter la pauvreté avec autant de patience et de paix du cœur que nous mettons de modération à user de l'abondance. Celui qui commande d'user de ce monde comme n'en usant pas ne retranche pas seulement tout excès dans le boire et le manger, toute vie de plaisirs, toute ambition excessive, tout orgueil, toute insatisfaction importune, aussi bien dans les bâtiments que dans les vêtements et la manière de vivre ; il corrige aussi tout souci et tout attachement qui détourne ou empêche de penser à la vie céleste et d'orner notre âme de ses vraies parures. Caton a dit autrefois avec beaucoup de vérité que là où l'on prend grand soin de la toilette, on néglige beaucoup la vertu ; et le vieux proverbe dit aussi que ceux qui s'occupent beaucoup de choyer et de parer leur corps ne se soucient guère de leur âme. C'est pourquoi, bien que la liberté des croyants dans les choses extérieures ne doive pas être enfermée dans des formules précises, elle est cependant soumise à cette loi : qu'ils s'accordent le moins possible. Au contraire, bien loin de devoir être intempérants, qu'ils veillent à retrancher tout superflu et tout vain étalage d'abondance, et qu'ils se gardent soigneusement de se faire des obstacles de ce qui doit leur servir d'aide.
5. L'autre règle sera que ceux qui sont dans la pauvreté apprennent à se passer patiemment de ce qui leur manque, pour ne pas être tourmentés par un souci excessif. Ceux qui savent garder cette modération n'ont pas fait de petits progrès à l'école du Seigneur. À l'inverse, celui qui n'a fait aucun progrès sur ce point aura bien du mal à posséder quoi que ce soit qui prouve qu'il est disciple du Christ. Car, outre que beaucoup d'autres vices accompagnent la convoitise des biens terrestres, il arrive presque toujours que celui qui supporte mal la pauvreté montre le vice contraire dans l'abondance. J'entends par là que celui qui aura honte d'un méchant habit se glorifiera d'un habit précieux ; que celui qui, n'étant pas content d'un maigre repas, se tourmentera du désir d'un meilleur, ne pourra pas se contenir dans la sobriété quand il se trouvera devant une table bien garnie ; que celui qui ne pourra supporter une condition humble ou sans éclat, mais en sera contrarié et fâché, ne pourra pas se garder de l'orgueil et de l'arrogance s'il parvient à quelque honneur. C'est pourquoi tous ceux qui veulent servir Dieu sans hypocrisie doivent s'appliquer, à l'exemple de l'apôtre, à savoir vivre dans l'abondance comme dans le besoin (Philippiens 4,12), c'est-à-dire à se tenir avec modération dans l'abondance et à garder bonne patience dans la pauvreté. L'Écriture a encore une troisième règle pour modérer l'usage des biens terrestres ; nous l'avons brièvement abordée en traitant des préceptes de la charité. Elle montre en effet que toutes choses nous sont données par la bonté de Dieu et destinées à notre utilité, de telle façon qu'elles sont comme un dépôt dont il nous faudra un jour rendre compte. Il nous faut donc les gérer en gardant toujours en mémoire cette parole : il nous faut rendre compte de tout ce que notre Seigneur nous a confié (Luc 16,2). De plus, nous devons penser à celui qui nous appelle à rendre compte : c'est Dieu. De même qu'il nous a tant recommandé l'abstinence, la sobriété, la tempérance et la modestie, il a aussi en horreur toute intempérance, tout orgueil, toute ostentation et toute vanité ; il n'approuve aucune gestion, sinon celle qui est réglée sur la charité ; et il a déjà condamné de sa bouche tous les plaisirs par lesquels le cœur de l'homme est détourné de la chasteté et de la pureté, ou son intelligence abrutie.
6. Nous devons aussi observer attentivement que Dieu commande à chacun de nous de regarder à sa vocation dans tous les actes de sa vie. Car il sait combien l'esprit de l'homme brûle d'inquiétude, avec quelle légèreté il est porté çà et là, et par quelle ambition et quelle convoitise il est poussé à embrasser plusieurs choses différentes à la fois. C'est pourquoi, de peur que nous ne mettions tout en désordre par notre folie et notre témérité, Dieu, en distinguant ces états et ces manières de vivre, a fixé à chacun ce qu'il aurait à faire. Et afin que personne ne dépasse ses limites à la légère, il a appelé ces manières de vivre des vocations. Chacun doit donc considérer pour sa part que son état est pour lui comme un poste assigné par Dieu, afin qu'il ne voltige pas et ne tourne pas çà et là sans réfléchir tout au long de sa vie. Or cette distinction est si nécessaire que toutes nos œuvres sont estimées devant Dieu d'après elle, et souvent autrement que ne le voudrait le jugement de la raison humaine ou philosophique. Non seulement le commun des gens, mais aussi les philosophes estiment que l'acte le plus noble et le plus excellent qu'on puisse accomplir est de délivrer son pays de la tyrannie. Au contraire, tout simple particulier qui aura porté la main sur un tyran est ouvertement condamné par la voix de Dieu. Je ne veux pas cependant m'arrêter à citer tous les exemples qu'on pourrait donner. Il suffit que nous sachions que la vocation de Dieu est pour nous comme un principe et un fondement pour nous bien conduire en toutes choses, et que celui qui ne s'y conformera pas ne tiendra jamais le droit chemin pour bien s'acquitter de sa tâche. Il pourra bien faire parfois quelque acte louable en apparence, mais il ne sera pas accepté devant le trône de Dieu, quelle que soit l'estime dont il jouit devant les hommes. De plus, si nous ne prenons pas notre vocation comme une règle constante, il n'y aura ni suite ni cohérence entre les parties de notre vie. C'est pourquoi celui qui aura dirigé sa vie vers ce but l'aura très bien ordonnée : personne n'osera entreprendre plus que sa vocation ne le permet, ni ne se laissera pousser par sa propre témérité, sachant bien qu'il ne lui est pas permis de franchir ses bornes. Celui qui est de condition modeste se contentera pourtant paisiblement de son sort, pour ne pas quitter le rang où Dieu l'aura placé. Ce sera aussi un grand soulagement dans tous les soucis, les travaux, les ennuis et les autres charges, quand chacun sera persuadé que Dieu est en cela son guide et son conducteur. Les magistrats s'emploieront plus volontiers à leur charge ; un père de famille s'astreindra à faire son devoir avec plus de courage ; bref, chacun supportera plus patiemment son état et surmontera les peines, les soucis, les chagrins et les angoisses qui s'y trouvent, quand tous seront bien convaincus que personne ne porte d'autre fardeau que celui que Dieu lui a mis sur les épaules. Il nous en reviendra une consolation singulière : il n'y aura pas d'ouvrage si méprisé ni si vil qui ne brille devant Dieu et ne soit très précieux, pourvu que nous y servions notre vocation.
Texte : Texte français de Calvin (1560), mis en français courant par biblelibre.org. Source : Institution de la religion chrestienne, tome II, Paris, Meyrueis, 1859 (archive.org) (Texte de 1560 du domaine public ; version en français courant de biblelibre.org sous licence CC BY-SA 4.0 : libre de copie et de partage, dans les mêmes conditions, en citant ces sources).