De la liberté du chrétien · Martin Luther · L'homme extérieur
Chapitre VIII
Ni mépris des œuvres, ni confiance en elles
Comme il n'y a rien de si bien dit qu'un esprit peu intelligent ne puisse mal comprendre et détourner de son sens, j'ajouterai encore ceci. Beaucoup, en entendant prêcher la liberté chrétienne, en feront un prétexte pour tout se permettre. Ces gens pensent que tout leur est permis. Pour eux, le christianisme et la liberté se résument à abandonner et à mépriser les cérémonies, les traditions et les lois humaines ; comme s'il suffisait, pour être chrétien, de ne pas jeûner certains jours, de manger de la viande pendant que d'autres jeûnent, de ne plus prier et de se moquer des règles humaines ! D'autres, au contraire, cherchent leur salut dans l'obéissance et la soumission aux cérémonies religieuses. Dans ce but, ils jeûnent certains jours, s'abstiennent de viande, récitent certaines prières, exaltent les préceptes de l'Église et les enseignements des Pères ; et pourtant ils ne touchent même pas à ce que nous demande une foi sincère. Les uns et les autres sont aussi coupables : ils laissent de côté les choses sérieuses et nécessaires au salut, pour ne s'occuper que de choses dérisoires dont ils discutent sans fin. Saint Paul a bien raison de condamner ces deux opinions extrêmes et de nous apprendre à marcher sur une voie moyenne : « Que celui qui mange, dit-il, ne méprise pas celui qui ne mange pas ; et que celui qui ne mange pas ne juge pas celui qui mange » (Romains 14,3). Par ces paroles, il condamne ceux qui négligent et critiquent les cérémonies, non par piété, mais par mépris. « La science enfle », ajoute-t-il (1 Corinthiens 8,1). Il recommande aussi aux autres de ne pas juger ceux qui n'agissent pas comme eux. Les uns et les autres pèchent en effet contre la charité et contre l'édification de leurs frères. C'est ainsi que l'Écriture nous apprend à ne tomber ni à droite ni à gauche, mais à suivre les voies de Dieu, qui sont justes et réjouissent le cœur. Si un homme n'est pas juste du seul fait qu'il s'applique aux œuvres et aux cérémonies religieuses, il ne faut pas croire qu'il le soit davantage parce qu'il s'y soustrait ou les méprise.
Ce n'est pas des œuvres que la foi nous libère, mais de cette idée insensée selon laquelle elles pourraient nous justifier. La foi éclaire notre conscience, l'élève et la sauve. Par elle, nous apprenons que notre justice ne tient pas à des œuvres. Et pourtant, pas plus que notre corps mortel ne peut se passer de nourriture, nous ne pouvons nous passer d'elles : nous n'avons le droit ni de les mépriser ni de les négliger. Ainsi, dans cette vie, nous sommes soumis à tous les besoins de notre corps, mais ce n'est pas cette soumission qui nous rend justes. « Nous sommes bien dans cette vie charnelle, dit saint Paul, et pourtant nous n'appartenons pas à la chair » (Galates 2,20). Tant que nous sommes dans cette vie, nous sommes tenus aux œuvres et aux cérémonies, et au devoir de gouverner notre corps ; mais ce n'est pas l'accomplissement de ces devoirs qui nous rend justes : c'est uniquement la foi au Fils de Dieu.
Efforçons-nous donc d'éviter ces extrêmes. Ne nous laissons pas séduire par ces hommes aveugles et endurcis qui refusent d'écouter la voix de la vérité et de la liberté. Ils exaltent leurs œuvres de cérémonie comme des moyens d'être justifié, ils les prescrivent et les imposent ; en cela, ils ressemblent aux Juifs, qui fermaient leur intelligence et leur cœur à la vérité. Il faut résister à ces hommes, faire le contraire de ce qu'ils exigent, les choquer ouvertement, pour qu'ils ne séduisent pas la foule par leur doctrine impie. Il faut, devant eux, manger de la viande, rompre le jeûne, faire toutes sortes d'actions qu'ils tiennent pour de grands péchés, et dire d'eux : « Laissez-les, ce sont des aveugles qui conduisent d'autres aveugles » (Matthieu 15,14). C'est ainsi que Paul refusa de laisser circoncire Tite, malgré leur insistance, et que Christ défendit contre eux ses disciples, accusés de violer le sabbat parce que, ce jour-là, ils avaient arraché des épis et fait d'autres choses semblables.
Quant aux âmes simples, ignorantes, faibles dans la foi selon l'expression de l'Apôtre (Romains 14,1), encore incapables de comprendre la liberté de la foi, il faut les ménager pour ne pas les blesser, et avoir des égards pour leur faiblesse, en attendant qu'elles soient mieux instruites. Ces âmes n'agissent ni par méchanceté ni par endurcissement, mais parce que leur foi est faible. C'est pourquoi, pour ne pas les scandaliser, nous devons garder le jeûne et tout ce qu'elles considèrent comme nécessaire. La charité nous commande de ne blesser personne et de servir tout le monde. Si ces âmes sont faibles, ce n'est pas leur faute, mais celle de leurs pasteurs : ils les ont prises dans les filets de leurs traditions, au lieu de les délivrer et de les guérir en leur enseignant la liberté de la foi. « Si ce que je mange, dit saint Paul, scandalise mon frère, mieux vaut pour moi ne jamais manger de viande. Je sais par le Seigneur qu'aucun aliment n'est souillé par lui-même ; mais pour celui qui croit qu'une chose est souillée, elle est souillée » (1 Corinthiens 8,13 ; Romains 14,14).
C'est pourquoi, s'il faut résister ouvertement aux faux docteurs et à leurs traditions, et attaquer avec courage toutes les lois ecclésiastiques qui font vivre les prêtres aux dépens du peuple de Dieu, il faut d'un autre côté ménager cette foule craintive que des tyrans impies tiennent captive, jusqu'à ce que la lumière se fasse. Combattez donc les loups, et non les brebis. Attaquez ces lois humaines et ceux qui les font, tout en leur obéissant avec les faibles, pour que ceux-ci ne soient pas scandalisés, et jusqu'à ce qu'ils reconnaissent la tyrannie qui pèse sur eux et reprennent leur liberté.
Si vous voulez user de votre liberté, faites-le en privé, comme le recommande saint Paul : « As-tu la foi ? Garde-la pour toi devant Dieu, mais garde-toi de scandaliser les faibles » (Romains 14,22). Au contraire, oppose-la avec fermeté et avec éclat aux tyrans et à ces hommes endurcis, pour qu'ils comprennent à la fois leur impiété et l'impuissance de leurs lois à rendre juste.
La vie présente ne peut se passer d'œuvres et de cérémonies. La jeunesse, ardente et indomptée, a besoin d'être tenue par de tels liens ; et chacun doit s'appliquer à soumettre son corps. Il faut donc que le ministre de Christ, fidèle et prudent, donne au peuple un enseignement vrai sur les œuvres, afin que ni la conscience ni la foi ne soient blessées, et qu'aucune fausse opinion, « aucune racine d'amertume », comme dit saint Paul (Hébreux 12,15), ne pousse et n'infecte le troupeau. Or ce mal arrive toujours quand on néglige la foi et qu'on cherche sa justification dans les œuvres. Il faut donc toujours enseigner la foi en même temps que les œuvres. Quand on la passe sous silence pour n'enseigner que des commandements d'hommes, il est impossible d'éviter ce désastre. C'est ainsi que de nos jours, à cause de l'enseignement impie, empoisonné et meurtrier des traditions des papes et des rêveries des théologiens, tant d'âmes ont été prises au piège et poussées en enfer qu'on ne peut pas ne pas y reconnaître l'œuvre de l'Antéchrist.
En somme, de même que la pauvreté est en danger dans la richesse, l'honnêteté dans les affaires, l'humilité dans les honneurs, la sobriété dans les banquets, la chasteté dans les plaisirs, de même la justice de la foi est en danger dans les œuvres et les cérémonies. Qui peut, dit Salomon, porter du feu dans son sein sans être brûlé (Proverbes 6,27) ? Et pourtant nous sommes mêlés à ce monde de richesses, d'affaires, d'honneurs, de plaisirs et de banquets ; de même, nous vivons entourés de cérémonies, c'est-à-dire de dangers. Les jeunes enfants ne peuvent vivre et grandir que grâce aux soins et à la compagnie des femmes, compagnie qui pourra plus tard, à l'adolescence, leur devenir funeste. De même, il est nécessaire que les jeunes gens, ardents et rudes, soient tenus et corrigés par la force des habitudes, afin que leur âme soit protégée et fortifiée contre le vice. Toutefois, ces habitudes leur deviendraient mortelles s'ils y cherchaient la justification de leur âme. Il faut qu'ils apprennent que, s'ils ont porté ce joug, ce n'est pas pour chercher dans cette soumission la justice ou un mérite quelconque, mais pour s'empêcher de faire le mal et pour se préparer à comprendre plus facilement la justice de la foi ; et cette justice, ils ne pourraient l'accepter qu'en faisant violence aux passions impétueuses de leur âge.
Dans la vie chrétienne, les cérémonies jouent le même rôle que les échafaudages que dressent les architectes pour construire leurs bâtiments. Ces échafaudages ne sont pas là pour eux-mêmes : dès que le bâtiment est construit, ils disparaissent ; mais sans eux, on n'aurait pas pu bâtir. Loin de les mépriser, nous les estimons beaucoup ; mais nous rejetons l'idée funeste qui voudrait en faire un édifice permanent. N'aurions-nous pas pitié de la folie insigne d'un homme qui passerait toute sa vie à monter des échafaudages et à les orner somptueusement, sans jamais penser à l'édifice qu'il doit construire ? Ne dirions-nous pas que ces grandes dépenses en vains préparatifs, dont il tire tant de vanité, sont de l'argent perdu, qui aurait pu servir à quelque bel édifice ?
Nous ne méprisons donc ni les œuvres ni les cérémonies, mais seulement l'idée qu'on s'en fait et cette fausse justice qu'on leur demande. C'est ce que font ces hypocrites qui y consacrent leur vie entière sans jamais parvenir à la paix que seule la grâce peut leur donner. Ils apprennent toujours, dit l'Apôtre, et ne parviennent jamais à la connaissance de la vérité (2 Timothée 3,7). Ils se préparent sans cesse à bâtir et ne bâtissent jamais ; ils ont toute l'apparence de la piété, mais n'en ont pas la force (2 Timothée 3,5).
Ils se complaisent dans ces pratiques ; ils jugent et condamnent tous ceux qui ne s'y livrent pas avec la même ardeur. Ils abusent ainsi des dons de Dieu, qui pourraient leur servir à faire de grandes choses, pour leur salut et pour celui des autres, s'ils avaient la foi. La nature humaine est portée à la superstition et prompte à chercher des raisons d'être justifiée dans l'obéissance aux lois qu'on lui impose ; le bon sens et la raison s'émoussent à force de pratiquer sans cesse tout cela. Aussi est-il impossible que l'homme, par lui-même, s'élève au-dessus de cette servitude et parvienne à la liberté de la foi.
C'est pour cela qu'il faut que Dieu nous parle et nous conduise, qu'il nous rende dociles à sa loi et qu'il l'écrive dans nos cœurs, comme il l'a promis (Jérémie 31,33). Sinon, c'en est fait de nous. S'il ne nous enseigne pas lui-même cette sagesse mystérieuse et cachée, notre raison naturelle ne peut que la condamner et la tenir pour hérétique ; car elle en est choquée et l'appelle une folie. Autrefois, les prophètes et les apôtres en ont fait l'expérience, et nous voyons aujourd'hui comment nous traitent ces prêtres impies et leurs aveugles flatteurs.
Que Dieu veuille avoir pitié de nous et faire briller sa face sur eux, afin que nous apprenions sa volonté et que nous la fassions connaître à tous les peuples du monde. Qu'il soit béni aux siècles des siècles. Amen.
Texte : Traduction française de 1879 (Sandoz & Fischbacher), mise en français courant par biblelibre.org. Source : Le livre de la liberté chrétienne, Sandoz & Fischbacher, 1879 (Gallica, Bibliothèque nationale de France) (Traduction de 1879 du domaine public ; version en français courant de biblelibre.org sous licence CC BY-SA 4.0 : libre de copie et de partage, dans les mêmes conditions, en citant ces sources).