De la liberté du chrétien · Martin Luther · L'homme extérieur
Chapitre VI
Pour le prochain
Il y a bien encore des prédicateurs qui prêchent la pénitence et la grâce. Mais ils ne montrent pas comment elles se rattachent, l'une à la loi, l'autre aux promesses de Dieu. Or c'est la loi qui fait naître la pénitence, tandis que la foi et la grâce viennent de la promesse. « La foi, dit saint Paul, vient de ce qu'on entend, et ce qu'on entend vient de la Parole de Dieu » (Romains 10,17). Autrement dit, la loi abat et humilie l'homme par ses menaces et en lui faisant connaître sa misère ; puis la foi aux promesses de Dieu le console et le relève. C'est ce qu'expriment ces paroles du Psaume : « Les pleurs s'attardent le soir, et le chant de triomphe arrive au matin » (Psaume 30,6).
Nous avons parlé des œuvres en général et de la manière dont le chrétien doit se conduire envers lui-même. Il nous reste à dire quelques mots de ses relations avec son prochain et des devoirs qu'elles entraînent. Ici-bas, l'homme ne vit pas pour lui-même, dit l'apôtre saint Paul : « Qu'il vive ou qu'il meure, il vit et meurt pour le Seigneur » (Romains 14,8). Il vit entouré d'autres hommes : il a des relations avec eux, il leur parle, il agit sur eux. Plus il les aime, plus il cherche à leur être utile. C'est ainsi que Christ a pris la nature humaine, pour agir comme un homme au milieu des hommes (Éphésiens 2).
Il faut d'abord bien se convaincre qu'aucune de ces œuvres n'est nécessaire au salut et à la justice. Dans tout ce que vous faites, ne regardez qu'au bien de votre prochain ; n'ayez pas d'autre but que de l'aider et de le servir. L'apôtre nous recommande de travailler de nos mains, pour nous nourrir sans doute, mais surtout pour venir en aide à notre prochain dans ses besoins. En gagnant notre vie par notre travail, nous devons relever le malheureux. Le membre robuste doit assister le membre faible ; attentifs les uns aux autres, nous devons porter les fardeaux les uns des autres et accomplir ainsi, en enfants de Dieu, la loi du Christ.
C'est ainsi que saint Paul rappelle aux Philippiens que c'est par la foi seule qu'ils sont devenus riches et qu'ils ont tout reçu, puis il ajoute : « S'il y a quelque consolation en Christ, quelque soulagement dans la charité, quelque communion de l'Esprit, rendez ma joie parfaite : ayez un même sentiment, une même charité ; ne faites rien par vaine gloire ni par esprit de rivalité, mais considérez-vous avec humilité comme inférieurs aux autres ; et que chacun regarde non à son propre intérêt, mais à l'intérêt des autres » (Philippiens 2,1-4).
Voilà donc la règle de la vie chrétienne, telle que l'apôtre l'a établie : que toutes nos œuvres aient pour but le bien de notre prochain. Par la foi, nous avons en abondance tout ce qui nous est nécessaire. Le reste, c'est-à-dire l'œuvre de toute notre vie, doit donc se répandre sur notre prochain et être consacré à son service, avec une bienveillance toute spontanée.
Pour donner plus de force à sa recommandation, il nous cite l'exemple de Jésus-Christ : « Ayez entre vous, dit-il, les mêmes sentiments que Jésus-Christ. Lui qui était en forme de Dieu, il n'a pas regardé comme une usurpation d'être égal à Dieu ; mais il s'est anéanti lui-même. Il a pris la forme de serviteur, il est devenu semblable aux hommes, et, en homme, il s'est rendu obéissant jusqu'à la mort » (Philippiens 2,5-8). Certains appliquent les expressions « forme de Dieu » et « forme de serviteur » à la nature divine et à la nature humaine. Ceux-là ne comprennent pas le sens de ces paroles de l'apôtre, et ils obscurcissent l'enseignement salutaire qu'elles nous donnent. Saint Paul veut dire ceci : Christ jouissait de la plénitude divine, il avait tous les biens en abondance, il n'avait besoin ni d'œuvres ni de souffrances pour être juste, il possédait toutes ces choses dès le commencement. Pourtant, il n'en a pas tiré d'orgueil, il ne s'est pas élevé au-dessus de nous, il ne s'est attribué aucun pouvoir sur nous. Au contraire, il a vécu, il a agi, il a souffert, il a accepté la mort comme s'il avait été un homme semblable aux autres, comme s'il avait lui-même manqué de tout et avait été dépouillé de sa divinité ! Et il l'a fait uniquement pour nous, pour nous servir, et pour que toutes les œuvres qu'il accomplissait sous cette forme de serviteur deviennent les nôtres.
Le chrétien, comme son Christ, possède toutes choses ; lui aussi est en forme de Dieu, et il n'a pas d'autre tâche que de faire grandir sa foi et de la rendre parfaite. La foi est sa vie, sa justice, son salut. La foi fait de lui une créature aimée de Dieu, qui possède toutes les grâces et accomplit les mêmes actions que son maître. « Si je vis encore dans ce corps mortel, dit saint Paul, je vis dans la foi au Fils de Dieu qui m'a aimé » (Galates 2,20). Mais, comme son Christ aussi, il se dépouille de sa liberté : il devient un homme comme les autres, il prend la forme de serviteur, il se met au service de ses frères. Il fait pour eux ce que Jésus-Christ a fait pour lui, et dans toutes ces actions il ne cherche qu'une chose : plaire à Dieu.
Dieu, se dit-il, dans sa miséricorde infinie et sans aucun mérite de ma part, m'a donné en son Fils, à moi, créature indigne et condamnée, toutes les richesses de sa justice et tous les trésors de sa grâce. Rien ne manque à ma vie, et je n'ai besoin que d'une chose : la foi qui accepte et qui croit. Comment ne mettrais-je pas maintenant mon cœur et toute ma vie au service de Celui qui m'a comblé de si grands bienfaits ? Comment ne ferais-je pas tout ce qui peut lui plaire ? Enrichi des dons de Christ, je serai pour mes frères ce qu'il a été pour moi ; je consacrerai ma vie à les servir, à travailler à leur bonheur et à leur salut.
Voilà comment, de cette source qu'est la foi, découlent l'amour et la joie en Dieu. L'amour, à son tour, fait naître une âme libre, heureuse, dévouée, qui ne se soucie ni de la reconnaissance ni de l'ingratitude des hommes, et qui est au-dessus de la louange et du blâme, de la perte et du gain. Elle ne fait aucune différence entre l'ami et l'ennemi, entre celui qui est reconnaissant et l'ingrat ; elle répand ses bienfaits avec bonheur, elle donne et se donne sans calculer. Dieu le Père distribue généreusement ses dons à tous et fait lever son soleil sur les justes et sur les injustes (Matthieu 5,45). De même, ses enfants, à son exemple, travaillent, souffrent, font le bien, et ne cherchent pas d'autre récompense que la joie de Christ qui remplit leur cœur.
Dès que nous reconnaissons, comme le dit l'apôtre saint Pierre, la grandeur et le prix de ce qui nous a été donné, l'Esprit met la charité dans nos cœurs. La charité apporte la joie, la liberté, la force, l'activité ; elle nous fait vaincre le mal. Et tout en nous soumettant à nos frères, nous n'en restons pas moins les maîtres du monde. Mais pour ceux qui méconnaissent ce bienfait inestimable, Christ est né en vain : ils marchent dans leurs œuvres et n'arrivent jamais à connaître, à goûter un tel bonheur.
Notre prochain souffre dans sa pauvreté et réclame notre richesse, comme nous-mêmes, souffrant devant Dieu, nous avons fait appel à sa miséricorde. Le Père céleste nous a délivrés gratuitement par son Christ ; allons donc au secours de nos frères et soyons pour eux ce qu'il a été pour nous. C'est ainsi que Christ sera tout en tous, et que nous serons dignes du nom de chrétiens que nous portons.
Comme la vie chrétienne est belle et glorieuse ! Qui peut en comprendre la beauté et la richesse ? Elle possède toutes choses et ne manque jamais de rien ; elle est plus forte que le péché, la mort et l'enfer. Mais en même temps, elle est tout entière au service des autres, pleine de bonté et d'attention.
Hélas ! Comme cette vie est ignorée aujourd'hui ! Personne ne la prêche, personne ne la recherche, et nous savons à peine pourquoi nous portons le nom de chrétiens. Nous avons droit à ce nom, non parce que nous croyons à un Christ absent, mais parce qu'il habite en nous : ne faisant qu'un avec lui par la foi, nous sommes pour notre prochain ce qu'il a été pour nous, et nous lui faisons ce qu'il nous a fait. Mais, imprégnés de toutes ces doctrines humaines qu'on nous a enseignées, nous ne savons qu'exalter nos œuvres et nos mérites, et nous avons fait de Christ un juge plus sévère que Moïse lui-même.
Texte : Traduction française de 1879 (Sandoz & Fischbacher), mise en français courant par biblelibre.org. Source : Le livre de la liberté chrétienne, Sandoz & Fischbacher, 1879 (Gallica, Bibliothèque nationale de France) (Traduction de 1879 du domaine public ; version en français courant de biblelibre.org sous licence CC BY-SA 4.0 : libre de copie et de partage, dans les mêmes conditions, en citant ces sources).